en histoire de l’architecture et de l’urbanisme

Bordeaux patrimoine mondial est une série de trois gros volumes, publiée entre 2012 et 2016 par un éditeur des Deux-Sèvres, une trilogie qui représente une somme et qui constitue déjà une référence en histoire architecturale et urbanistique. Les auteurs, Chantal Callais et Thierry Jeanmonod, enseignants à l’École nationale supérieure d’architecture et de paysage de Bordeaux et chercheurs au sein du laboratoire Passages, sont complémentaires dans leur formation et leur approche : tous deux architectes, l’une est spécialisée en histoire de l’architecture et de l’art, quand l’autre est urbaniste, diplômé en sciences politiques. Convaincus qu’il faut comprendre avant d’agir, ils ont, une fois de plus, fait œuvre de pédagogie : expliquer pour comprendre, montrer pour démontrer, insistant sur les grandes lignes ou soulignant un détail, rendu significatif pour nuancer le propos. Leur ouvrage s’adresse au plus grand nombre et entend éclairer les non-spécialistes. Si Robert Coustet situe leur travail dans la continuité d’ouvrages comme ceux de Camille Jullian, Charles Higounet, ou plus récemment de l’Atlas de Bordeaux par l’équipe d’Ausonius, il rappelle aussi que les architectes ont régulièrement écrit sur Bordeaux. Les auteurs identifient d’ailleurs leur approche dans une filiation avec les travaux de Jean Castex et de Philippe Panerai, architectes pionniers de la recherche en architecture. Néanmoins, ils ont souhaité produire une synthèse des travaux conduits par différentes générations d’historiens et établir un état des lieux stabilisé des connaissances sur la ville à un moment donné, celui où la ville devient « patrimoine mondial ». Ce qui distingue leur point de vue de celui des historiens, c’est une approche en termes de processus de projet, à l’échelle urbaine et à celle de l’architecture, à travers l’analyse des techniques de leur mise en forme concrète. Ils montrent ainsi que certains processus que l’on utilise de nos jours ont une longue antériorité et que la mise en perspective de ces savoirs et savoir-faire, parfois oubliés, peut éclairer notre présent.
Photographier la ville
Cette trilogie trouve son origine dans une commande de Geste éditions, qui souhaitait publier un guide très illustré sur la ville au moment où Bordeaux préparait son dossier de candidature pour l’Unesco. Ainsi, en 2007, année où « Bordeaux, port de la Lune » entre dans la liste du Patrimoine mondial de l’Humanité, Chantal Callais et Thierry Jeanmonod signent un contrat avec l’éditeur pour produire un ouvrage de vulgarisation scientifique illustré de documents inédits ou de références notamment des photographies personnelles ou de l’a-urba, croquis pédagogiques, cartes issues des archives ou de travaux d’historiens.
Dès lors, ils se lancent dans une recherche systématique des traces de 27 siècles d’histoire dans les formes visibles de la ville, celles-ci étant pour eux la « concrétisation d’une culture dans l’espace ». Ils font le choix de ne pas interroger directement les acteurs sur les projets récents, et de ne regarder que ce qui apparaît dans l’espace public (presse, publications, etc.) et l’œuvre elle-même pour réduire le risque de distorsion entre le projet et sa réalisation, entre l’inauguration et son évolution au fil du temps. Ce parti pris, qui consiste à décrire et à expliquer la forme, architecturale ou urbaine, va donner le trait principal de l’ouvrage : une série de photos prises par Chantal Callais, dans un texte écrit à quatre mains. La plupart des clichés sont pris de l’espace public, un petit nombre à l’intérieur des bâtiments. Cette abondante production conduit à une organisation en trois volumes.
La fabrication de la ville
Considérant la ville comme le lieu de la permanence, fédérateur des anciens et nouveaux édifices qui s’y s’inscrivent, ils entendent, dans ce premier volume, contribuer à une meilleure connaissance des formes urbaines concrètes et des savoir-faire à travers les périodes historiques, depuis la Burdigala antique jusqu’à la fabrique de la ville durable. En accord avec la pensée de Philippe Panerai, pour qui les architectes oublient toujours de regarder le passé, leur premier volume permet de comprendre comment se diffuse un savoir transmissible de fabrication de la ville, une culture sur les formes urbaines, dont certaines sont récurrentes et existent partout, mais sont agencées de façon singulière à Bordeaux, selon la culture locale, les conditions spécifiques du site, le contexte socio-économique, etc. Ils insistent surtout sur la permanence de l’espace public et la forte pérennité de ses formes à travers le temps. Deux thèmes qui traversent les périodes historiques complètent ce tableau chronologique : la présence de l’eau et de la nature en ville. Ce premier volume ayant connu un succès éditorial en 2012, les auteurs poursuivent leur trilogie.
Habiter le patrimoine
Le deuxième volume débute par l’invention du patrimoine ordinaire, les auteurs présentant les évolutions des dénominations (du monument à l’ensemble patrimonial) ou des problématiques (de la perception à sa protection et mise en valeur). Ils montrent également les relations entre patrimoine et projet. Ils évoquent les différentes générations d’outils de protection du patrimoine (du secteur sauvegardé au patrimoine mondial) et leur nécessaire adaptation (par exemple, avec l’introduction du tramway dans le secteur sauvegardé). Ils mettent en perspective le mouvement moderne aspirant à la tabula rasa ou les difficultés à construire en hauteur dans une ville basse. Surtout, ils font le tour des formes d’habitat, situées dans le temps et dans l’espace : les variations de la maison de ville et de l’échoppe entre cours et boulevards, ou les générations d’habitat collectif à caractère social, avant de questionner les formes actuelles dans la ville durable à travers les exemples de l’écoquartier Ginko et du quartier des bassins à flot.
La ville monumentale
Dans ce dernier volume, les auteurs dressent un panorama complet des monuments existants, posant la double question de la protection et de la nécessaire évolution de ce patrimoine dans lequel les Bordelais vivent et qui revêt souvent un caractère identitaire commun. Ils rappellent aussi de grands monuments disparus qui marquent encore l’espace urbain, comme le château Trompette dont la destruction a permis d’établir l’immense esplanade des Quinconces. Ils évoquent de grands équipements, des « monuments du quotidien », montrant comment s’inscrivent dans l’espace et dans l’histoire urbaine par exemple écoles, collèges et lycées, ou encore grands magasins, véritables temples de la consommation. Ils montrent enfin une « monumentalité domestique » : comment la ville est devenue monumentale, y compris dans son bâti privé ; comment, avec l’engouement du XVIIIe siècle bordelais pour les « façades à programme », sur les quais notamment, la juxtaposition de modules identiques finit par former une façade monumentale.
Ouvrir des pistes de recherche
Les auteurs de la trilogie sont aussi dans une démarche de transmission, laissant le soin aux générations futures de poursuivre ce perpétuel chantier de mise à jour du savoir. Cet ouvrage de synthèse sur les connaissances actuelles étant achevé, ils ont identifié quelques oublis ou manques dans leurs écrits sur l’histoire architecturale et urbanistique de Bordeaux, mais, plus qu’insister sur leurs regrets, ils préfèrent suggérer de nouvelles pistes de recherche. Pour Chantal Callais, c’est notamment l’histoire de l’architecture de la ville au XVIIe siècle qui mériterait d’être approfondie, au-delà de quelques grands hôtels particuliers déjà étudiés. Quant à Thierry Jeanmonod, il suggère surtout de poursuivre les recherches sur les années 1930, quand la ville cesse d’être spécifiquement bordelaise pour entrer dans une forme plus universelle, suivant en cela le mouvement évolutif global de l’histoire de l’architecture. Là encore, les deux auteurs se complètent ! Eux-mêmes poursuivent leurs recherches sur deux voies, d’une part en explorant, aux archives métropolitaines, les transformations urbaines liées à l’arrivée des premiers trains à Bordeaux et, d’autre part, en enquêtant auprès de ceux qui construisent des maisons et fabriquent la ville aujourd’hui en Nouvelle-Aquitaine.
Tome 1 | La Fabrication de la ville, 2012, 612 p., préface de Marc Saboya.
Tome 2 | Habiter le patrimoine, 2014, 503 p., préface de Gilles Ragot.
Tome 3 | La Ville monumentale, 2016, 519 p., préface de Robert Coustet.
Prochains ouvrages à paraître : –
Une maison pour chacun, une ville pour tous. Histoire des groupements de maisons en Nouvelle-Aquitaine, 1945-2015, La Crèche, La Geste, mai 2017, avec le soutien de la DRAC Nouvelle-Aquitaine et des CAUE 16-17-79 et ATD 86. – Coécrit avec Christophe Bouneau, Bordeaux et la folie du chemin de fer, 1838-1938, Bordeaux, Le Festin, second trimestre 2017