
Mis en service en 2013, le BatCub transporte aujourd’hui plus de 240 000 passagers par an. La Garonne, après avoir été un lieu de production et de transport de marchandises, est aujourd’hui essentiellement empruntée par des bateaux de tourisme ou de services à la population. La vie d’un de ses pilotes en porte témoignage.
Avec son visage mince et ses yeux toujours aux aguets, Roland ne fait pas ses 68 ans : mais je les ai vraiment ! corrige-t-il. Salarié de la société Inter-Rives – l’opérateur des BatCub pour le compte de Keolis –, il pilote encore parfois lui-même les bateaux pendant les services commerciaux, mais est surtout impliqué dans la formation des nouveaux pilotes. Il va prendre sa retraite dans quelques mois…
« Je suis d’une famille de bateliers indépendants et, moi-même, je l’étais. Je suis la troisième génération sur le fleuve et sur les canaux.
Mon grand-père maternel était batelier sur toute la région Sud-Ouest, il naviguait entre l’estuaire de la Gironde et le Rhône, en passant par la Garonne, le canal latéral à la Garonne jusqu’à Toulouse, puis le canal du Midi jusqu’aux Onglous, l’étang de Thau, Sète et le canal jusqu’au Rhône. À l’époque, il y avait beaucoup de transport fluvial de marchandises. Dans les années 1950, mon père transportait du ciment pour Lafarge. Il alimentait en ciment les ports de Caronte, Marignane, Marseille et Port-Saint-Louis-du-Rhône.
Je suis né à Toulouse puis j’ai passé ma tendre enfance à Port-de-Bouc, à côté de Fos-sur-Mer et de Martigues. Après 1962, j’étais scolarisé à Toulouse, mais je n’ai pas eu beaucoup d’instruction. Je suis sorti de l’école par passion pour les bateaux. J’ai rejoint l’entreprise familiale de mon père en tant qu’apprenti. On embauchait à six heures et demi le matin. Pour me réveiller, mon père tapait un coup sur ma cabine… Il fallait que je sois debout, hein ! On ne se levait pas à 10 heures !
Après mes dix-huit mois de service militaire en 1969 et 1970, j’ai été salarié pendant deux ans et demi ou trois ans sur les bateaux qui faisaient des extractions de graviers sur la Garonne, que ce soit en amont ou en aval de Bordeaux. C’était des bateaux avec des grues qui pêchaient les graviers dans le lit du fleuve. Évidemment, c’est fini tout ça, c’est interdit maintenant ! Mais à l’époque, sur tout le quai de la Monnaie et le quai Deschamps, ce n’était que des installations de graviers.
En 1973, j’ai acheté mon premier bateau à Conflans-Sainte-Honorine, et j’ai travaillé quelque temps sur le Rhône en transportant des métaux et surtout des phosphates. Mais j’ai ramené mon bateau ici, parce que je suis quand même natif du Sud-Ouest. Quelque part, on se sent un peu déraciné quand on est ailleurs. Le problème, c’est que les sas d’écluses du canal du Midi étaient en 30 mètres, et que mon bateau avait un gabarit Freycinet de 38,5 mètres. J’ai dû le couper en deux pour revenir ici, passant chaque écluse en deux fois ! Et pour faire passer la partie avant, qui n’a pas de moteur, il fallait la tracter à la main. Fallait être jeune pour faire ça !
Pendant presque vingt ans, j’ai travaillé en naviguant entre l’estuaire, la Garonne et le canal latéral jusqu’à Toulouse. Je transportais surtout des céréales qui venaient des plaines du Lot-et-Garonne et du Tarn-et-Garonne – on y produit beaucoup de maïs –, que j’emmenais jusqu’au silo portuaire à Bassens ou à Blaye, avant qu’il n’y ait ce tragique accident : le silo de Blaye, j’en ai fait l’inauguration pour ainsi dire, et j’étais encore en activité quand il a explosé… Pendant toutes ces années, je n’ai jamais été sédentaire : j’habitais sur mon bateau, qui avait une partie habitation à l’arrière. En 1981, je m’étais acheté un autre bateau, plus récent, parce que je voulais moderniser mon outil de travail. Il venait de Belgique, je l’avais remotorisé, il était vraiment « au top ».
Quand je n’avais pas assez de boulot, j’allais faire des prestations à l’extérieur. Je faisais du pilotage, j’allais sur le lac de Parentis par exemple. Mais à la fin, je me suis aperçu que je travaillais beaucoup à l’extérieur rien que pour couvrir les frais fixes de mon bateau. Ça m’a arraché le cœur, mais à un moment je me suis rendu compte qu’il fallait que je le vende. C’est la ville de Toulouse qui l’a acheté et qui en a fait pendant longtemps une salle d’exposition.
Avec l’argent du bateau, j’ai investi dans un tabac-presse à Villenave-d’Ornon, que j’ai tenu pendant presque dix ans. J’ai eu la nostalgie du métier quand j’ai vendu mon bateau. Ce n’est pas changer de métier, c’est changer de vie.
Sur les bateaux, il y a un code de l’honneur ; dans mon bureau de tabac, ce n’était pas tout à fait la même chose ! Et je travaillais 95 heures par semaine, sept jours sur sept, sans week-end ni vacances. Au bout de dix ans j’étais épuisé, j’en arrivais même à m’énerver contre les clients. Avec mon épouse, on s’est dit qu’il valait mieux vendre le commerce et prendre des vacances. C’est ce que j’ai fait… Mais au bout d’un mois sans rien faire, je m’ennuyais !
Pour naviguer sur les eaux de l’estuaire, il faut une licence patron-pilote qui doit être validée tous les ans. Je ne l’avais plus. Je me suis dit que j’allais m’en occuper. Au port, on m’a dit qu’il fallait que je navigue et que je fasse un certain nombre de passages pour pouvoir la revalider. Je connaissais le propriétaire du bateau l’Aliénor, qui passait de temps en temps à mon tabac, et qui a accepté que je vienne sur son bateau. J’ai fait un stage d’un mois, et il m’a demandé de rester, pour piloter l’Aliénor, qui faisait des promenades sur le fleuve sur Bordeaux, Bourg, Blaye, Libourne… J’ai fait ça jusqu’en 2012, et ensuite j’ai pris ma retraite. Mais je n’y suis resté qu’un an… parce qu’en 2013 j’ai été contacté par l’agence Gens d’estuaire qui venait d’être retenue par Keolis pour exploiter les BatCub.
Je fais surtout de la formation de pilotes, j’essaye de leur apprendre les problèmes de la Garonne, avec ses marées, ses remous, son vent, etc. Ce sont des choses compliquées et, dans une certaine mesure, ça ne s’apprend pas ! Le courant ne va pas toujours dans le même sens. Et selon les coefficients de marée, le courant est plus ou moins fort, certains remous se forment avec les grandes marées, mais pas avec ce qu’on appelle les morts d’eau (les petites marées). Donc, quand vous anticipez une manœuvre, même si vous partez du même point et allez au même endroit, selon le sens du courant et selon le coefficient de marée, la manœuvre ne sera pas identique. De même, selon que le vent vient du sud ou de l’ouest. Tout ça, il faut le sentir et l’assimiler. Et puis à chaque crue ou à chaque marée relativement importante, l’eau nettoie les berges et emporte des branches ou des rondins. Et le bois va se promener pendant un bon moment avant d’aller à la mer ! Il va descendre, puis remonter, et ainsi de suite avec le sens de la marée… C’est pour ça que sitôt qu’on a des crues il y a beaucoup de bois qui stagne sur Bordeaux. Ça peut être dangereux. Cela dit, si vous voyez que le rondin passe bien entre les deux coques du catamaran, vous pouvez l’enjamber !
En général, il y a une bonne cohabitation entre le BatCub et les différents usagers de la Garonne. Déjà, il n’y a pas beaucoup de sportifs… Il y a quelques années, il y avait plein d’avirons, côté rive gauche, face au château Descas. Aujourd’hui, on voit parfois des gens faire du paddle. Et il y a un monsieur, un habitué, qui fait régulièrement du kayak sur la Garonne, qui le met à l’eau en face du Hangar 17 ou 18. Quand on le voit, on lève le pied ! On fait attention. Souvent, on lui fait un signe de la main. Entre les bateaux on ne se gêne pas. Mais nous, on a une fréquence de dix heures par jour, 365 jours par an. Alors il est vrai qu’en saison on peut gêner des bateaux de promenade et des bateaux de croisière fluviale dans lesquels il y a des gens qui dînent ou qui dorment. Avec nos bateaux, on fait des vagues, des remous. Le matin, on commence à 7 heures, on fait du bruit. Mais on fait notre travail. L’arrivée du Belem, ou le départ de La Solitaire du Figaro il y a deux ans, ça ne nous empêche pas de circuler. En plus, à ces moments-là, il y a une très forte affluence des Bordelais sur les BatCub !
Pour les Bordelais, la Garonne, c’est devenu important. Mais c’est récent ! Il y a vingt ans, les gens qui habitaient Mérignac ne s’approchaient pas du fleuve ! Et la rive droite, à l’époque, c’est à peine si c’était en France ! Et même rive gauche, on n’avait pas le droit d’accéder aux quais ! C’était sous douane, il y avait des grilles qui allaient jusqu’aux bassins à flot. Aujourd’hui, c’est un lieu de loisirs, de flâneries.
On n’a pas beaucoup le temps de parler avec les passagers. On doit respecter les horaires. Mais il y a quand même quelques petits mots gentils. Pour les fêtes, certains habitués nous offrent des boîtes de chocolats, c’est sympa !
Parmi les habitués du BatCub, il y a notamment ceux qui font la liaison Lormont ; vers là-bas ils ont une facilité de stationnement, c’est gratuit et le matin ils trouvent facilement de la place pour leur voiture. Ils prennent le bateau pour venir en centre-ville, aux Chartrons ou aux Quinconces. Il y en a aussi qui prennent le bateau parce que c’est quand même plus accueillant que d’être dans le bus ou dans le tram. Et puis il y a le fait d’avoir de l’espace, d’être en lien avec la nature : c’est une coupure, ils décompressent, tandis que quand ils sont dans les autres modes de transport, ils sont toujours au travail. En plus sur certains trajets, le BatCub c’est aussi plus rapide. »