Fin 2021, trois « grands » événements ont retenu notre attention par le thème que les organisateurs avaient choisi pour leurs dernières éditions. La Biennale d’architecture de Venise d’abord, dont les participants étaient invités à réfléchir sur : « Comment allons-nous vivre ensemble ? » La 6e édition des Journées nationales de l’architecture en octobre organisée sous l’égide du ministère de la Culture ensuite, autour du thème « Vivre ensemble ». Enfin, la 42e Rencontre nationale des agences d’urbanisme qui se tiendra début décembre 2021 à Dunkerque autour de la question : « Comment reconstruire le vivre ensemble et co-habiter ? »
Ces trois événements rassemblent des publics certes très différents et la résonance et le prestige dont bénéficie la biennale de la Cité des Doges n’ont rien de comparable avec l’événement annuel bien plus modeste mais non moins intéressant qu’est la Rencontre du réseau de la fédération nationale des agences d’urbanisme. Mais une question nous taraude : pourquoi donc tous ces gens s’interrogent-ils au même moment sur le « vivre ensemble » ? Si vivre ensemble est un état de fait, cela ne va pas pourtant de soi. On le sait depuis longtemps déjà, la question n’est pas nouvelle. En France, elle a émergé dans les années 1990 en lien avec (en vrac) la crise de son modèle d’intégration, la mondialisation, la montée des inégalités et l’apparition de « fractures » sociales et territoriales. Pourrons-nous vivre ensemble ? écrivait Alain Touraine en 1997. Mais, à y regarder de plus près, les contours de l’expression « vivre ensemble », utilisée à toutes les sauces, sont bien difficiles à cerner. Comme l’expliquait le président de l’Assemblée nationale, Richard Ferrand, en avril 2019 dans son discours d’ouverture du Forum sur le vivre ensemble, qui se tenait dans un lieu hautement symbolique, le Bataclan : « Depuis quelques décennies, on parle du vivre-ensemble, dont on a fait un nom commun, une entité assez mal définie (…). À moins qu’il ne s’agisse d’une injonction morale, encore moins précise hélas ! (…) plus on l’invoque, plus ce mystérieux vivre-ensemble risque bien de jouer le rôle dérisoire d’un fétiche rituel…[1] ». Une parole creuse en somme, nous dit le locataire du palais Bourbon.
Alors pourquoi, en 2021, continue-t-on à tenter de penser le « vivre ensemble » ? Il semble évident que la crise sanitaire, les confinements et autres couvre-feux sont passés par là. En révélant de manière criante, à l’intérieur de nos foyers mais aussi dans les rues et quartiers de nos villes, que la sympathique proximité pouvait vite basculer vers une promiscuité insupportable, ils ont sans doute redonné de la vigueur à la notion, dans sa dimension spatiale en plus de son aspect social. Car, depuis les années 1990 et l’invasion de l’espace politique et médiatique par le « vivre ensemble », le problème s’est corsé. S’il y a 20 ou 30 ans, la question sous-jacente derrière cette expression était la question sociale et celle de la « mixité », aujourd’hui, en raison de l’acuité de la crise écologique que nous traversons et de l’éveil des consciences, s’y est ajoutée la question de la coexistence et de la distribution de l’espace entre l’ensemble des composantes du vivant, les animaux humains, les animaux non humains, les espèces, la nature… Est-ce donc là la raison pour laquelle le « vivre ensemble » revient à l’agenda des colloques et grands-messes de chercheurs, experts et autres décideurs politiques ? Et pour quels résultats – a-t-on envie de demander – puisque la notion semble inopérante ? « Le problème (de l’expression vivre ensemble) n’est pas celui de déterminer comment une parole peut faire agir, de la parole performative ; au contraire, c’est celui de la parole qui ne fait pas agir (…), qui double la réalité, se substitue à l’action et ne change rien[2] ». Ce constat est sombre et sans appel. Un motif de réjouissance tout de même : manifestement, le projet de vivre ensemble reste à l’ordre du jour et peut-être ces événements récents accoucheront-ils de solutions opérationnelles !
[1] | Discours de Richard Ferrand, Forum sur le vivre ensemble, avril 2019.
[2] | Géraldine Mosna-Savoye, « Le vivre ensemble », Le Journal de la philo, France Culture, 21 novembre 2019.