Il y a 35 ans, Étienne a ouvert le premier stand bio du marché des Capucins. Amoureux de la nature et de l’environnement, jaloux de sa liberté, il milite pour des aliments sains et de qualité. À 62 ans, il est aujourd’hui le dernier grossiste en fruits et légumes implanté aux « Capus », un quartier qui s’est profondément transformé.

« Je suis né à Nice un peu par hasard. Mon père avait fait une grande école d’ingénieur et il était entré chez EDF par amour du service public. Dans le haut pays niçois, il y avait des usines hydroélectriques. Mais avec mes six frères et sœurs on a beaucoup déménagé. J’ai vécu à Brive-la-Gaillarde, à Saint-Malo et, avant d’arriver dans le bordelais, j’ai passé mes années de collège à Manosque : la Provence, l’univers de Giono, le ciel éclatant, d’un bleu profond et, en hiver, le mistral qui te fouette et qui te glace. J’habitais sous la tour du Mont d’Or, à l’extérieur des remparts, avec de vieux oliviers et plein de genêts qui recouvraient tout de jaune au printemps.
Je suis arrivé à Ambès en 1976, à 16 ans. Mon père y avait trouvé un poste, parce qu’à l’époque il y avait une usine thermique. Je me souviens des quatre cheminées qu’on voyait de très loin et qui ont été démontées depuis, après la mise en service de la centrale nucléaire de Braud-et-Saint-Louis. Mais jusqu’au début des années quatre-vingt, c’était Ambès qui alimentait Bordeaux en électricité.
Mes parents ne savaient pas quoi faire de moi. J’avais redoublé deux fois au collège… Je m’emmerdais assez à l’école, il faut dire ! Ils voyaient que j’aimais bien la nature, donc ils m’ont dit « Tiens, tu vas aller au lycée agricole ! ». Le lycée, c’était sur les hauteurs de Floirac, sur le site de Bel Sito, un ancien pavillon de chasse, aujourd’hui à l’abandon. Un bel endroit, effectivement, avec de grands cèdres. J’y suis resté pensionnaire deux ans, puis il a déménagé et j’ai fait ma terminale à Villenave-d’Ornon.
Mais je n’ai pas eu le bac. Ce qui m’intéressait c’étaient les voyages. De vrais voyages : sans savoir ni où tu vas dormir le soir, ni quand tu rentreras ! Et surtout en gardant les yeux grand ouverts, à 360 degrés. J’ai voyagé comme ça pendant plusieurs années. En Belgique, en Italie, en Tunisie, en Afrique de l’Ouest…
Mais je revenais quand même toujours à Bordeaux pour travailler, parce que j’avais besoin de croûter ! En 1980 ou 1981 j’ai rencontré Jean-Paul, docteur Knock. Il finissait ses études aux Arts-et-Métiers à Talence. On avait des débats pendant des heures et des heures. Il montait une épicerie bio rue de la Rousselle, pour vendre de la farine, de l’huile, des graines, etc. Et progressivement il s’est constitué une grosse clientèle, de professionnels et de particuliers, en rayonnant sur tous les départements de la région. J’ai travaillé pour lui pendant des années, même si je n’étais pas toujours rémunéré.
À l’époque, la bouffe, ça ne m’intéressait pas, je mangeais n’importe quoi. Mais j’étais déjà convaincu par le bio. D’abord parce qu’avec ma mère, j’avais été à bonne école : on allait sur les marchés, on se rendait chez des producteurs… Elle a toujours cherché de bons produits, qui n’étaient pas trafiqués. Et quand on tombe là-dedans petit, à un moment ou à un autre ça ressort… Et puis j’ai eu un côté écologique très tôt. Je me souviens de René Dumont buvant son verre d’eau à la télé pendant la présidentielle de 1974. C’est surtout la pollution qui me frappait, comme ce pétrolier qui s’est échoué sur les côtes bretonnes en 1978, l’Amoco Cadiz. Le bio, c’est d’abord pour arrêter d’empoisonner les ouvriers agricoles et les gens qui habitent près des champs et des vignes…
Docteur Knock avait toujours plein de projets. À un moment il a voulu revendre des fruits et légumes aux primeurs bio. Il a loué un local à Saint-Michel pour ça et il m’a embauché. Mais on ne s’est pas entendu sur les conditions, donc j’ai fait plein d’autres petits boulots…
Et un jour, sur les boulevards, je croise une fille que j’avais rencontrée avec docteur Knock et qui tenait une boite de fruits et légumes bio à Port-Sainte-Marie. Elle m’a demandé si je ne voulais pas revendre ses produits aux commerçants bordelais. Sur le moment j’ai dit non. Mais finalement c’est elle qui m’a donné l’idée de me lancer.
Il faut dire qu’à cette période-là, il y avait des choses qui se consolidaient dans ma vie. J’avais une relation stable avec une copine, qui est toujours ma compagne aujourd’hui et avec laquelle j’ai eu mes deux enfants. Au début, en 1987, je me suis acheté une fourgonnette. Une ou deux fois par semaine, j’allais m’approvisionner chez un grossiste dans le Lot-et-Garonne et j’essayais de revendre aux magasins bio bordelais, à des boutiques La Vie Claire ou à des restaurants macrobiotiques par exemple. Mais j’expliquais aussi l’agriculture biologique aux primeurs classiques et je parvenais parfois à les convaincre. À cette époque, je prenais des risques pas possibles quand même ! Je n’avais pas de frigo, donc il fallait que je revende tout. À la saison des fraises, je me faisais beaucoup de confitures ! (rires)
Donc j’ai fait des pieds et des mains pour obtenir un emplacement aux Capus. Tous les matins, je quémandais une place aux gens de la mairie qui géraient le marché. C’était à l’endroit où il y a aujourd’hui le commissariat fermé. Mais je revenais bredouille. Et un jour ça s’est débloqué. Un boucher était mort. C’était dans la halle B, dans le bâtiment où il y a aujourd’hui le restaurant universitaire et un supermarché. À l’époque, la halle B c’étaient les bouchers, les tripiers, les charcutiers. Il y avait aussi les fleurs et le fromage. Alors que la halle A, là où il y a toujours le marché aujourd’hui, c’étaient les fruits et légumes. Un agent de la mairie m’accompagne pour voir le stand : il y avait un étal, avec une chambre froide, une vitrine réfrigérée et une balance. Je lui dis : « Mais je devrais être dans la halle A ! ». « Oui, mais il n’y a pas de place ». « Bon, je vais réfléchir ». En fait, je n’ai pas réfléchi longtemps ! Je l’ai pris. Pourtant, ils m’obligeaient aussi à faire de la vente de détail alors que je ne voulais faire que du gros. Mais finalement ça m’a aidé, parce que ça autorise une marge plus élevée…
Donc, en 1988, j’arrive aux Capucins, où je suis le premier vendeur de fruits et légumes bio. Mais j’ai vite préféré louer un local autour du marché, pour avoir mes propres horaires. D’abord rue Jules Guesde et aujourd’hui rue Jean de Malet.
Trente-cinq ans plus tard, je suis le dernier grossiste en fruits et légumes du quartier… D’ailleurs, à un moment, même si j’adore les Capucins, j’ai envisagé de m’installer au MIN de Brienne. Pour des questions de logistique. Autrefois c’était beaucoup plus simple. Il y avait des regroupeurs. Ce métier n’existe plus aujourd’hui à Bordeaux. Ils rassemblaient tout un tas de marchandises qui arrivaient de partout puis ils livraient les commerçants. Donc les petits producteurs pouvaient m’envoyer cinq plateaux de raisin ou de pêches. Aujourd’hui les transporteurs ne viennent pas pour moins d’une palette. Pareil, les semi-remorques sont interdits dans Bordeaux. Il n’y a pas si longtemps il y avait encore des types qui arrivaient en semi avec leur GPS et qui me livraient juste devant mon magasin ! Aujourd’hui certains transporteurs ne veulent même plus livrer en centre-ville…
Autrefois, pour m’approvisionner depuis Port-Sainte-Marie, il y avait une dizaine de transporteurs. Mais il y a eu des fusions. Maintenant tu passes par un groupe logistique du Lot-et-Garonne spécialisé dans les fruits et légumes, mais si tu n’as pas un gros volume, ils ne prennent pas ta commande. Et si dans le lot tu prends de petites quantités, ils te facturent quand même une palette, donc ça te revient à un euro du kilo ! Pour des courgettes, ça fait beaucoup ! Parce que c’est le client final qui paye. Donc ce n’est pas faisable. Et comme je suis petit, je ne suis pas prioritaire. « Tu veux une palette ? D’accord, mais on doit d’abord en livrer quinze à un Carrefour… On viendra quand on aura le temps ». Moi j’ai besoin que ça arrive le plus vite possible. En été, il faut que je propose des prunes qui sont déjà mures à mes clients. Il n’est pas question que ça traîne n’importe où à 28 °C !
Donc il y a beaucoup de choses qui ont changé. À l’époque, on ne pouvait absolument pas circuler autour des Capucins. Tous les locaux en rez-de-chaussée étaient occupés par des commerces. Je me souviens que derrière le cours de la Marne, il y avait des fours à betteraves ! Il faut s’imaginer que rue du Hamel, toutes les rues qui descendent vers Saint-Michel, tout le quartier en fait, c’étaient des commerces qui vendaient la marchandise ou des entrepôts qui la stockaient. À l’époque je suis entré dans des locaux incroyables, où il y avait des dizaines de palettes de patates ! De l’extérieur, les passants ne s’en rendaient pas forcément compte d’ailleurs. Mais à présent il n’y a quasiment plus rien. En rez-de-chaussée, on ne fait que des restos, des garages ou des bureaux. La clientèle aujourd’hui est chez Auchan ou chez Carrefour. Tant qu’il y a de l’essence…
Maintenant que mon affaire tourne à peu près, je suis un peu moins occupé par mon travail, je peux faire d’autres choses. Par exemple je m’intéresse beaucoup à la peinture, alors que je n’ai jamais été éduqué à ça. J’ai commencé à exposer des artistes dans ma boutique en 2007. En ce moment, il y a des cadres accrochés partout sur les murs ! C’est pareil pour la lecture. Elle est longtemps passée un peu derrière moi… Parce que pour bouquiner, il faut être peinard quelques minutes quand même. Mais aujourd’hui je lis un peu tous les jours. Deux ou trois bouquins à la fois et vraiment de tout : des romans, des livres sur l’environnement, mais pas seulement. Je vais souvent à la bibliothèque municipale. Pendant un temps je fréquentais la bibliothèque Flora Tristan, à Belcier, qui est très aérée, très agréable. Mais en général je vais à Mériadeck. J’y passe au moins une heure. Je vais au troisième étage voir les nouveautés. Je furète, je suis curieux. Ça me permet de faire plein de découvertes.
Depuis 1986, j’habite une maison dans une petite rue derrière la Barrière de Pessac. C’est l’arrière-grand père de ma compagne qui l’a construite de ses propres mains. Elle était propriétaire d’un tiers et on a racheté le reste ensemble. Dans la rue on la reconnaît facilement : c’est vert ! C’est la maison où il y a le plus de végétation ! Mais les voisins râlent toujours : les racines, les arbres trop hauts, les feuilles qui tombent dans leur jardin… Bon c’est vrai que le jardin d’accueil, devant la maison, c’est un peu la jungle ! Alors je leur dis « On n’a qu’à tout bétonner, comme ça vous ne serez pas embêtés… ! ». Et à l’arrière j’ai un gros micocoulier qui fait sept ou huit mètres de haut. Mais là, tous les ans, quand je le taille, je vais quand même récupérer les branches qui tombent dans leur jardin.
Je revis depuis qu’il y a l’extinction des lumières la nuit. Entre chez moi et les Capucins, je mets un peu plus de 10 minutes à vélo. Comme j’ouvre souvent à 5 heures du matin, je revois le ciel ! Ce n’est pas éteint partout malheureusement. Sur les boulevards c’est allumé, mais à partir de la caserne Boudet jusqu’à la rue Costedoat, c’est la nuit. C’est un environnement qui me parle. Ce ciel étoilé en pleine ville, j’adore ! »