Refonder la mémoire des quartiers

Que reste-t-il de la mémoire d’un lieu quand le nom qui l’a longtemps incarné fait place à un autre et que, de ce lieu, seules subsistent quelques survivances matérielles et autres réminiscences d’un passé souvent présenté de façon nostalgique ? Le cas de la cité Yves-Farge à Bègles rebaptisé quartier des Terres-Neuves apporte un éclairage particulier sur cette question.
Quand en 2006 la municipalité de Noël Mamère décide à Bègles d’engager un grand plan de rénovation de la cité Yves-Farge, c’est un processus lourd de transformation de l’habitat et de l’espace public qui est initié. Au programme : la démolition de quatre tours sentinelles de 14 étages chacune, la reconstruction de plusieurs centaines de logements et la mise en œuvre d’une nouvelle forme urbaine avec un grand projet piloté par une architecte de renom Tania Concko. L’objectif urbanistique est à la fois de s’appuyer sur l’arrivée du tramway pour réorganiser l’espace bâti autour d’une vaste esplanade accueillant une station de tram et des commerces, et d’élargir le périmètre de la cité pour l’inclure de fait à un nouveau quartier baptisé Terres-Neuves, composé d’un « site créatif » dédié aux technologies de l’image et du numérique, là où se trouvaient des bâtiments militaires à vocation sanitaire et pharmaceutique dont on préserve la structure.
Ainsi nommé, le quartier Terres-Neuves offre dorénavant aux automobilistes circulant sur les boulevards et aux voyageurs du tramway de la ligne C, plus qu’un ensemble résidentiel rénové, une vitrine des activités high-tech de la métropole en lieu et place de l’ancienne cité.
Quinze ans après cette vaste opération de renouvellement urbain, il s’avère – pour reprendre notre question préalable – que les mémoires continuent de s’entrechoquer. La référence faite à l’histoire de la ville et à son passé morutier par la municipalité pour rebaptiser le quartier, nourrie de surcroît de sous-entendus de conquête (Terres) et de modernité (Neuves), s’impose encore difficilement. En effet, persiste l’image négative associée à divers actes répréhensibles (incivilités, trafics) dans un quartier populaire d’habitat collectif des années 1960 qui s’est progressivement paupérisé jusqu’à être qualifié de ghetto.
La fin d’une cité, les promesses d’un quartier
La cité Yves-Farge (du nom d’un ancien résistant, ministre du Ravitaillement à la Libération) a longtemps représenté pour la ville de Bègles qui fut dirigée 60 ans durant par des municipalités communistes, le témoignage d’une histoire associée au monde ouvrier. Elle était traditionnellement la cité des employés des postes et du rail, devenue aussi au fil du temps celle des ouvriers originaires du Maghreb et de Turquie travaillant dans les usines situées à proximité. Sa démolition inscrite dans les agendas successifs de la politique de la ville et le nouveau nom donné au quartier par le projet de rénovation suscitèrent d’abord l’inquiétude des habitants de la cité relayée par un tissu associatif riche et actif. Des paroles fortes furent prononcées : « On a voulu nous faire disparaître, on nous a même enlevé le nom de notre quartier ! » ; « Pourquoi une cité, parce qu’elle est réhabilitée, on lui enlèverait son passé[1] ? ». Et on ne manqua pas d’évoquer à ce propos la gentrification en cours de la ville de Bègles dont les élus de la nouvelle majorité écologiste seraient les agents objectifs. La mise en œuvre d’un dispositif de participation des habitants au processus de transformation du quartier, notamment avec la mise en place d’un atelier mémoire, la création d’événements festifs comme les rendez-vous des Terres-Neuves, permirent d’atténuer ce sentiment en consignant les paroles et histoires de vies comme éléments d’un héritage immatériel à transmettre aux générations futures. Beaucoup trouvèrent dans le projet une nouvelle respiration donnée au quartier avec un parc de logements modernisés et une meilleure intégration à la ville et à Bordeaux, sans pour autant lever tous les doutes quant à l’état de friche prolongé de certains endroits, au verdissement limité à des wagons jardinières, et surtout à la création du parc d’économie créative, centre d’activités et de services situé à proximité, peu pourvoyeur d’emplois locaux.
Aujourd’hui, les Terres-Neuves se révèlent surtout terres de contrastes dont la promesse reste encore incertaine, accentuée en cela par l’implantation symbolique de la Cité numérique et son millier de salariés, situés à l’emplacement de l’ancien centre de tri postal.
Cohabiter aux Terres-Neuves

Lorsqu’il est lancé en 2010, le projet Terres-Neuves se veut d’abord singulier en instituant le premier parc créatif de la métropole au cœur d’une zone habitée. Son objectif est double : moderniser l’image de la ville en la situant dans la sphère des entreprises du secteur créatif tout en maintenant l’importance des valeurs collectives et solidaires dans la tradition de l’histoire béglaise. On y retrouve à la fois l’expression des principes chers au maire de l’époque, Noël Mamère, ancien journaliste à la réputation nationale, dans sa volonté de faire des friches militaires un espace culturel et multimédia, et l’influence dans les principes de conception du nouveau quartier de l’architecte Patrick Bouchain, conseiller sur l’opération, pour qui l’urbanisme contemporain doit permettre de retisser la ville à partir de son histoire.
Partant de ces principes portés par la collectivité et l’opérateur historique du logement social à Bègles depuis 1961 (Saemcib), l’attractivité du projet va rapidement s’imposer dans la ville et au-delà. Pour autant, sa réussite dépendra en grande partie des formes de cohabitation existantes au sein de l’environnement social et urbain de la cité rénovée. Et les faits montreront que cette cohabitation va demeurer quelque peu chaotique, prise entre les deux réalités du quartier, celle contemporaine d’une activité associée à de nouvelles catégories de population autour de l’image et du cinéma (baptisées un temps « la tribu ») et celle restée accolée à une image dévalorisée de l’ancienne cité liée aux actes délictueux qui ont perturbé ces dernières années de manière récurrente la quiétude du quartier (deal, incendies, dégradations, etc.). Le recours au décalage sociologique entre « jeunes des quartiers » et nouvelles catégories issues du secteur high-tech est alors tentant pour expliquer la situation, comme le rappelle la municipalité béglaise pour qui l’enjeu demeure encore aujourd’hui de « façonner une nouvelle identité pour ce quartier dont certains jeunes qui n’ont jamais connu Yves-Farge se revendiquent pourtant » (Sud Ouest, 15 juin 2021).
La mémoire du quartier comme bien commun ?
Plus globalement, le cas des Terres-Neuves permet d’ouvrir la réflexion à tous ces noms donnés par les municipalités aux quartiers nouveaux qui s’installent dans les sillons d’anciens, ou à ces appellations qui accompagnent le renouveau des quartiers. Bègles a été en la matière précurseur dans l’agglomération bordelaise comme le montrent les quartiers de Rives d’Arcins, autrefois Tartifume, ou de Terres-Sud recoupant une partie du quartier de Birambits. C’est aussi vrai pour Bordeaux avec les Bassins à flot (une part de l’historique Bacalan) au profil de rénovation proche des Terres-Neuves dans le recours à l’innovation (Cité du Vin) et dans la volonté de s’inscrire dans l’histoire avec la permanence de grues et docks associés à l’image portuaire. Car ces changements de noms ne sont pas entièrement synonymes de tabula rasa. Ils répondent aussi à une demande de certains groupes sociaux quant à la nécessité d’élaborer des récits historiques à destination de tous les habitants, capables de répondre aux questions posées par la transformation des lieux (le quartier comme bien commun) et d’éviter le risque de produire des espaces par trop standardisés et atemporels. Nombre d’associations regroupant d’anciens et de nouveaux habitants tentent ainsi aujourd‘hui, à travers événements et documents, de fonder une mémoire commune, susceptible de rassembler et d’accorder les références actuelles et les témoignages des époques révolues. Cela se traduit aussi par des espaces qui leur sont spécialement dédiés au sein des quartiers : ici un square au nom d’Yves Farge (aux Terres-Neuves), là une place consacrée au passé industriel et portuaire (place Pierre-Cétois à Bacalan / Bassins à flot).
Ces initiatives seront-elles suffisantes pour que prenne la greffe ? S’agit-il seulement d’un vœu pieux ? Sans doute l’Histoire nous le dira-t-elle…
[1] | Source : www.centre sociaux.fr : « Paroles d’habitants et politiques de la ville », Rapport national 2012.