© Sylvain Tastet – a’urba

C’était entre deux confinements, le jeudi 10 septembre. L’information en continu guettait la vague d’émotions nécessaires à son animation, dussent-elles être surjouées. Lors de sa conférence de presse de rentrée, au milieu de mesures diverses sur la sécurité, l’urbanisme et la végétalisation de la ville, le maire de Bordeaux avertit qu’il ne reconduirait pas l’installation d’un sapin de Noël place Pey-Berland, à l’angle de la Cathédrale et de l’Hôtel de ville. « Hold-Up » sur Noël. Signe de la décrépitude de notre culture chrétienne, les médias décelèrent dans cette disgrâce une attaque à peine voilée contre les valeurs traditionnelles, populaires et chrétiennes. Comme si dans leur esprit Marie avait trompé Joseph avec le Père Noël ! Le maire de Bordeaux, celui que Sud Ouest avait pourtant baptisé « le catho basque[1] », faisait figure de mécréant. Son blasphème prémédité n’avait pas droit au label du combat pour nos libertés. Confondu avec ses confrères, les nouveaux maires verts, qui sous d’autres cieux avaient prêché pour que l’on cesse d’idolâtrer le Tour de France, il devait confesser qu’il en était, lui, « un vieil amoureux ». Quêtant l’absolution pour l’absence d’étape bordelaise en 2021, il repoussa le pieux mensonge de présenter l’arrivée à Libourne comme une confirmation renouvelée de sa foi dans la coopération inaugurée sous le précédent règne entre les deux villes. Restait à découvrir quel serait le spectacle vivant promis en lieu et place de « l’arbre mort ». Une adaptation de la pièce de Samuel Beckett, En attendant le vaccin ?

Le retour de la menace de l’effondrement du système hospitalier n’a autorisé pour seul théâtre que les plateaux de radio et de télévision. Le tout dans une mise en scène réglée par le principe de McLuhan, « the medium is the message ». Le port ou non du masque par les chroniqueurs ou invités devenait la présentation stylisée du rôle tenu par chacun. « Je ne vous souhaite pas d’être malade » dit l’infirmière. « Je ne vous souhaite pas d’être ruinée » répondit le commerçant. Soit le leitmotiv de la tragédie moderne, évocation de l’affrontement fameux entre « la fin du monde » et « la fin du mois » dont la place Pey-Berland avait déjà donné quelques représentations l’an passé. Face aux bizarrement étiquetés « rassuristes », qui alarmaient sur les dégâts prévisibles d’un nouveau confinement, faisaient front les « alarmistes », refusant quant à eux le reproche de sécréter la peur par le maniement de courbes exponentielles de morbidité. Lors de l’emballement des admissions à l’hôpital, les premiers purent avoir des doutes à tenir la secousse ; les médias mainstream s’interrogèrent sur la légitimité de continuer à les laisser s’exprimer, préférant se faire progressivement l’écho des vagues de détresse provoquées par le confinement, en laissant aux chroniqueurs attitrés le soin d’en imprégner leurs commentaires. Lors de l’admission de Michel Fourniret en réanimation[2], les seconds purent réaliser que le tri des patients n’était pas à l’ordre du jour. Jamais en panne d’humour, Sud Ouest[3] suggéra qu’il aurait été bienséant d’applaudir les épidémiologistes qui n’avaient pas ménagé leurs efforts pour faire tourner les équations mathématiques de leurs modèles ! On gagera que les épidémiologistes conserveront de cette période le souvenir d’un « âge d’or ».

Chacun voit le Covid depuis sa fenêtre. Et en la matière, la mode est plutôt à l’œil-de-bœuf qu’au vitrage panoramique. La crise sanitaire fait toutefois de chacun d’entre nous un philosophe en puissance, parce que conduit à se demander : qu’est-ce que le réel ? Peut-être n’avons-nous pas assez interrogé notre habitude de figurer la folie par un entonnoir posé sur une tête. Nous occultons ainsi combien notre propension à déraisonner s’alimente d’oppositions binaires quand l’approche du réel requiert a minima de faire de la triangulation.

Le choix n’est pas entre le sanitaire et l’économique, le vaccin ou l’immunité collective, quel que soit l’usage fait de la prétérition pour feindre de ne pas les opposer. Comment, dans le premier cas, faire l’impasse sur le social, dont la relance n’est pas aussi aisée que l’économie ? Comment, dans le second, ne pas considérer l’éventualité d’un traitement ? Quand la recherche de la vérité déprime, la pravda, même enjouée, s’épanouit. La critique de ses faiblesses pédagogiques balaie la faiblesse du débat critique. La raison officielle prétend trancher entre ce qui est réel et ce qui est imaginaire, entre les vivants et les morts, quand la réalité comprend les liens que le symbolique tisse entre le réel et l’imaginaire[4]. Négliger notre sensibilité aux symboles favorise une diffusion épidémique du mépris. Peut-être qu’un grand sapin décoré signifiait dans l’esprit de nombre de quidams bordelais la réalité de Noël ? Et qu’ils la vivaient comme menacée par l’annonce de sa disparition.

« Pourquoi tant de haine ? » se lamentait notre nouveau maire devant les réactions à son tweet[5] censé rendre hommage à Jacques Chaban-Delmas. Peu délicatement, son message suggérait que la manière de gouverner de l’illustre prédécesseur ne serait plus d’actualité. Dans le climat de sobriété qui berce le débat médiatique, une chroniqueuse télé alla jusqu’à voir dans cette maladresse le triomphe de la cancel culture au sein même de la mairie. À force de jouer sur les peurs pour capter notre attention ou forcer notre consentement, les médias et les autorités cultivent les prédispositions archaïques de nos cerveaux pour la paranoïa. Celle-ci requiert pour perdurer de n’être pas démentie par la réalité et nous pousse ainsi à nous en éloigner davantage. Ce processus est amplifié par l’inévitable conversion des questions qui nous échappent (la science) en problèmes moraux où chacun retrouve son mot à dire comme à propos du relâchement des Français ! Les déclamations faites au nom de la science ou de la morale peinent au final à masquer notre goût pour les règlements de comptes. Au bord de l’explosion sociale où cette stimulation de notre atavisme pour la conflictualité nous entraîne, ce qui nous unit doit être plus important que ce qui nous divise. Problème, seule une action dans la lutte contre la propagation de l’épidémie a suscité une approbation totale : se laver les mains. À la manière de Ponce Pilate ?


[1] | Sud Ouest, 29 juin 2020.

[2] | Le 20 novembre 2020.

[3] | Sud Ouest, 19 novembre 2020.

[4] | Cf. M. Godelier, L’imaginé, l’imaginaire & le symbolique, Paris, CNRS éditions, 2015.

[5] | Le 10 novembre, jour anniversaire de la mort de l’ancien maire.)=

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