
Depuis 40 ans, Sylvie est caissière dans un des hypermarchés qui bordent la rocade bordelaise. Tout en habitant l’Entre-deux-Mers pour fuir la ville, son tumulte et sa foule, elle a contribué à l’alimenter et à l’approvisionner. Au mieux dans l’indifférence, plus souvent comme souffre-douleur d’une société gloutonne et au rythme maladif.
« Je suis née dans les Côtes d’Armor. J’ai vécu à la campagne, dans une ferme, jusqu’à mes 18 ans. À ce moment-là, je pensais commencer mes études. Je venais d’avoir le bac et je voulais être assistante sociale. Mais l’été, j’ai travaillé dans un hôtel-restaurant. C’est comme ça que j’ai rencontré mon futur mari. Il était dans un camping à côté. Finalement, je suis partie à Paris pour le rejoindre. Mais au bout de trois mois, il a été muté à Artigues. Et donc je suis descendue ici. Mais ça ne me dérangeait pas de quitter Paris, parce que la ville… pour moi, ça n’est pas possible !
Je suis arrivée à Bordeaux… et j’étais enceinte ! Quand ma fille a eu 1 an, j’ai cherché du travail. J’ai vu une annonce à l’ANPE. C’était un hypermarché qui cherchait des caissières. Aujourd’hui, je me dis que j’aurais mieux fait de ne pas être prise ! D’ailleurs, au début je pensais que je n’y resterais pas longtemps… Ça va faire 41 ans et je ne suis jamais partie ! Parce que, ensuite, j’ai eu deux autres enfants. C’était pour manger, quoi…
Au début, quand nous sommes arrivés dans la région, nous habitions à Cenon-La Marègue. Dans les grandes tours qui ont été détruites depuis. On avait obtenu une place dans un HLM. Mais c’était trop difficile pour moi ! J’arrivais de ma Bretagne profonde, je n’avais jamais rencontré de personnes de couleur. C’était le choc des cultures. On y a vécu cinq ans quand même. Mais avec mon mari, on savait qu’on voulait partir à Pompignac. D’abord parce que c’était la campagne… et puis le nom nous plaisait beaucoup !
On n’a pas réfléchi avant de faire construire… Tout s’est joué en 24 heures ! On habitait au 10e et dernier étage. Et une nuit j’ai entendu marcher au-dessus de ma tête. La toiture était recouverte de gravier. Je sors de la chambre, je vais dans le salon et là, par la fenêtre, je vois des pieds qui pendent. Un type était assis juste au-dessus de notre balcon. Ça a été la peur de ma vie. On a appelé les flics. Ils sont arrivés mais aucun d’eux n’avait le courage de monter sur le toit ! Finalement le type a été arrêté un peu plus tard. Mais le lendemain même, quelqu’un est venu sonner à la porte. Il faisait du démarchage… pour vendre des maisons à Pompignac ! Il nous a fait le plan et j’ai signé tout de suite ! Il n’a pas eu besoin d’argumenter : j’étais convaincue d’avance ! J’avais eu trop peur. Je ne pouvais pas rester là avec mes enfants.
À Pompignac, il n’y avait quasiment que des vignes à l’époque. On avait des vaches en contrebas ! On n’était que 1 000 habitants. Aujourd’hui on est trois fois plus. Je n’ai jamais regretté. J’ai une petite maison, soit, mais ça me suffit ! Je n’ai pas de loyer à payer. Et je n’ai de comptes à rendre à personne. J’y suis bien. Je suis loin de la ville, il n’y a pas de bruit. Il y a la forêt à côté. Et j’ai plein de chemins pour aller marcher.
Parce que je marche beaucoup, environ huit kilomètres tous les jours. En général, dès que je me réveille, je pars. J’ai mes points de repère : je dois faire tel tronçon en 5 minutes, tel autre en 10 minutes ! Je n’aime pas traîner ! Et puis parfois je vais vite parce que je ne suis pas rassurée… Avec ce qu’on entend à la télé… C’est désert, donc on ne sait jamais.
En tout cas, il n’était pas question que j’aille vivre sur la rive gauche. Je déteste ! Il n’y a rien là-bas : on ne peut pas se balader, à part dans des parcs. J’ai l’impression de ne pas respirer. D’ailleurs je n’aime pas aller au centre de Bordeaux. Même les quais qui ont été aménagés, je ne supporte pas. Il y a trop de monde…
Quand j’habitais Cenon, pour aller travailler, je sortais de chez moi, je confiais ma fille à la nounou, je prenais un bus qui m’emmenait à la Buttinière puis un autre qui me déposait à côté de mon boulot. À l’époque on en avait pour 20 minutes, c’était super ! C’est vrai qu’en arrivant à Pompignac, c’était plus compliqué. Je n’ai pas le permis de conduire… J’ai essayé de le passer, mais j’ai trop peur en voiture, ça n’est pas possible. Quand je pars en vacances et qu’on doit prendre la route, je me fais violence…
Mais je connaissais deux copines qui habitaient Pompignac. Des collègues. Avec l’une, on avait décidé qu’on ferait les mêmes horaires et qu’elle m’accompagnerait. Plus tard, elle a divorcé et déménagé. Mais à ce moment-là mon mari avait trouvé un travail dans la même zone commerciale que moi ! Donc j’ai eu beaucoup de chance, parce qu’en 40 ans, même sans permis, j’ai toujours trouvé quelqu’un pour m’accompagner au travail !
Le métier de caissière ne m’a jamais plu. Déjà parce que c’est un boulot à la chaîne. Comme à l’usine, mais avec la contrainte supplémentaire de devoir s’arrêter à chaque client. Je pointe, j’ouvre ma caisse et la journée est partie : Bonjour, au revoir. On est des automates. Et puis certains chefs sont odieux. C’est un monde carrément sauvage. En plus, il y a les clients qui nous insultent du matin au soir… Ils menacent de se plaindre à la direction, ils nous jettent les chèques à la figure… Je ne sais pas pourquoi ils sont comme ça. Peut-être parce qu’ils ont passé une heure ou deux dans le magasin. Ou bien parce qu’avant d’arriver à la caisse, ils ont fait la queue pendant une demi-heure.
Les insultes, d’ailleurs, c’est surtout aux caisses où les clients scannent eux-mêmes leurs produits. Quand ça ne marche pas, ils réclament qu’on s’occupe d’eux de suite. Or on doit gérer plusieurs personnes en même temps. Ça peut être des jeunes aussi, qui préfèrent passer à ce type de caisses pour voler. Ils arrivent à cinq et crient : De quoi tu te mêles, qu’est-ce que ça peut te foutre ?.
Mon pire traumatisme, c’était juste avant le premier confinement, en mars 2020. C’était noir de monde. En 40 ans, je n’avais jamais vu ça. Les gens dévalisaient le magasin. Il y avait des caddies à 600 € remplis de papier-toilette… Des dingues quoi ! Un client est passé à ma caisse avec huit cartons de pâtes… sachant qu’il y a douze paquets par carton. Je lui ai dit : Vous n’en avez rien à faire des autres, vous ? Les gens étaient de vrais sauvages. En caisse, ils étaient presque collés à nous et, à l’époque, nous n’avions aucune protection contre le virus. Un matin, au bout de trois heures, j’ai pris ma pause. Puis je me suis dirigée vers les escaliers pour retourner à mon poste… Et j’étais incapable de descendre les marches… J’étais sur ce balcon à regarder et je me suis mise à pleurer. Observer cette jungle d’en haut, c’était encore pire… Les clients qui se battaient entre eux, qui hurlaient… Alors le directeur est arrivé en disant qu’il ne fallait pas avoir peur. Et je suis repartie, quoi… Mais je me suis mis mon foulard autour du nez. Avec la trouille, on ne peut pas travailler.
Au bout de quelques jours, on nous a fourni des masques et on a installé du plexiglas… Mais qui ne nous protège pas de tous les côtés. Et on manipule les produits que les clients ont tous touché avec leurs mains. Dès la première vague, plusieurs collègues ont attrapé le Covid.
À cette époque-là on parlait de nous à la télé. C’était un truc de fou ! Les gens sont devenus bienveillants. Ils nous disaient : Vous êtes courageuse, heureusement que vous êtes là, on vous admire ! Ça a été une période où ils ont été sympas, c’est vrai. Mais la compassion a duré quelques jours… C’est comme avec le personnel hospitalier, finalement, ça a été vite oublié.
De toute façon, ce métier va disparaître. Aujourd’hui il doit y avoir entre 100 et 120 caissières. Quand j’ai été recrutée, on était 250 pour 54 caisses. Bientôt il ne restera plus que 22 caisses classiques. On n’installe plus que des caisses en libre-service.
Mais c’est pas grave tout ça. Je pars à la retraite l’année prochaine. De toute façon, je n’en peux plus… Et puis mes copines partent toutes les unes après les autres. J’ai mes cinq petits-enfants, mes marches à pied, et je ferai des puzzles ! Et si on peut revoyager un jour, je retournerai au Pérou ! Parce que c’est le voyage le plus magnifique que j’ai fait. C’est un pays tellement beau… »