Une femme et un homme se souviennent de leurs sorties à la fin des années 1990, à l’époque où la surnommée belle endormie ne fermait pas l’œil de la nuit.

« Je suis née en 1967. J’ai vécu toute mon enfance à Talence et j’ai quitté le domicile de mes parents quand j’avais 22 ans… Je leur ai un peu forcé la main, en disant que j’avais besoin d’autonomie. Mais j’étais poussée par le fait que j’étais en train de devenir homosexuelle et que je n’osais pas le leur dire. On était encore à cette époque. J’avais peur de les décevoir.
Et je voulais habiter au cœur de Bordeaux. Parce que nous, les homos, on aime les restos, on aime les magasins. On est festifs. Et on sortait tout le temps, parce qu’on n’avait pas d’enfants. Donc on sortait même en semaine. Nous, on commençait les jeudis soirs et on finissait le dimanche à Tata Beach, au Porge !
Bordeaux, pour moi, était plutôt une ville accueillante pour les homosexuels. Évidemment, il y avait beaucoup de lieux homos pour les garçons et très peu pour les filles. Mais ça a toujours été comme ça. C’était pareil à Paris.
Généralement, on se retrouvait tous chez moi, rue Mouneyra, avec des copains gays et des copines. On disait : allez on va au Colo ! Le Colony, c’était à Gambetta, au début de la rue Georges-Bonnac. Ça faisait bar en haut et en bas, c’était une boîte. Et j’ai découvert ce milieu qui pour moi était totalement underground, cette façon de se vêtir un petit peu différente. Je me demandais : c’est une fille ou un garçon ? Je me revois descendre au sous-sol, voir ces femmes qui s’embrassaient dans une totale liberté. Et puis cette joie de vivre…
Je n’ai pas connu le Colo longtemps. Mais tout de suite après sa fermeture, sa gérante a monté l’Anthéus, qui est devenu l’antre des homosexuelles. C’était rue de Ruat, la porte avait un œilleton et le service d’ordre était féminin. C’était un bar avec une toute petite salle en bas. Tout le monde s’entassait, on passait beaucoup de temps là-bas.
Plus tard, vers 1997, deux femmes ont ouvert ce lieu mythique : la Reine Carotte. Rue Ausone, à côté de la porte Cailhau. L’une était artiste, l’autre prof de maths. Et elles se sont lancées. Pour moi, c’était un endroit magique. Bien sûr il y avait beaucoup de lesbiennes. Mais aussi beaucoup de garçons. Et même des hétéros. C’était un bar melting-pot. Ça fermait à deux heures du matin. Il y avait de la musique, on buvait des shooters, ça rigolait. Parfois elles organisaient des soirées thématiques ou déguisées. Je me souviens de folles soirées : une soirée Barbie ! C’était le bar de la bienveillance et de la festivité quoi, avec une ambiance pas possible.
Et puis certains lieux pour garçons laissaient entrer quelques filles. En tout cas, moi, je pouvais y aller parce que je zonais avec des copains. À l’époque, il y avait l’émergence d’un quartier homosexuel à Bordeaux. Le Colony au début de la rue Georges-Bonnac. Le 18, pour les garçons, qui était dans l’ancien îlot devant Mériadeck, là où il y a eu ensuite une opération immobilière. Puis il y avait quand même trois bars gays au niveau de la mairie, le BHV et le TH juste en face de l’Hôtel de ville, et en prolongement de la rue Montbazon, à l’angle, le bar des Anges. Et quand le Colo a fermé, l’Anthéus rue de Ruat. Avec tous ces endroits, on voit que c’était quand même énorme ! Donc pour moi il y a eu un vrai début de quartier gay à Bordeaux. Et nous, on essayait de se rapprocher, à la location ou à l’achat. Mais la mairie a voulu fermer tout ça, transférer les boîtes à Paludate. On a commencé à diviser les boîtes et les bars dans les sorties. Et à Paludate toutes les faunes étaient mélangées. En plus on n’était pas tranquilles, il y a eu des agressions. Donc on n’y est pas allé. On s’est plutôt retrouvé aux Chartrons, avec le Key West.
Ensuite j’ai eu une amie à Toulouse et j’ai perdu pied avec Bordeaux. Puis j’ai eu une fille. Je ne suis pas sortie pendant une bonne dizaine d’années. Et récemment j’ai essayé et je me suis aperçu qu’il n’y a quasiment plus rien sur Bordeaux. Aujourd’hui tout se passe sur Internet. Les filles restent chez elles. On a deux comptes Insta, on a le vrai et le faux Facebook… Maintenant il y a des associations qui ne marchent qu’au travers de réseaux sociaux. On cotise, elles organisent des sorties, donnent des lieux de rencontre, etc. Mais ce ne sont pas des assos bordelaises. Elles sont de la France entière. »
« Je suis arrivé à Bordeaux en 1992. Le Bac en poche, j’ai suivi deux copines, mes amies d’enfance, pour y faire mes trois années de licence. Je savais déjà que j’aimais les garçons. Je ne suis pas venu pour ça, mais je pense que c’était plus facile d’être homosexuel dans une grande ville. Je venais des Landes… Le fait d’être à Bordeaux, de pouvoir sortir dans un milieu gay, ça m’a beaucoup apporté. Ça m’a fait découvrir que je devais arrêter de refuser mon homosexualité et qu’il fallait au contraire l’accepter et vivre avec.
Je me souviens que certains homos venaient vivre à Bordeaux parce que c’était l’endroit où ils se sentaient le plus à l’aise. À l’époque on disait que c’était la ville la plus gay de France et où il y avait le plus de soirées. Un hebdo, Le Nouvel Obs je crois, avait écrit que c’était la ville où il y avait la plus grande communauté homosexuelle par rapport au nombre d’habitants. Le centre historique de Bordeaux était comparé au Marais ! Et c’est vrai que si tu avais envie de croiser des homos, tu savais que tu allais en voir dix fois plus là que dans le centre-ville de Lyon par exemple.
Entre 1995 et 2000, ça a été l’euphorie la plus complète ! Les week-ends c’était le VSD. On sortait du vendredi soir jusqu’au dimanche soir. On ne dormait quasiment jamais. On écumait les bars et les boîtes entre Gambetta et l’Hôtel de ville : le 18, le Yellow Moon, le TH, le Moyen-Âge, le BHV, le Seven…
Mais à un moment c’est devenu plus compliqué… Il y avait une boîte, la Factory, dans le Triangle d’or. Rue Mably. C’est une des dernières qui s’est installée en centre-ville et qui luttait pour rester ouverte. Mais c’était pénible, on se faisait engueuler à chaque fois. Là ça a commencé vraiment à grincer des dents, parce que la communauté gay sentait que tous les lieux étaient dégagés en dehors du centre. En fait, ce qui a tué la nuit gay en plein centre-ville, c’étaient les plaintes à répétition contre les boîtes de nuit. À cause du bruit, mais aussi parce que, pour certains, il y avait trop d’homos qui traînaient dans le quartier. Un nouveau préfet est arrivé. Les bars ont été obligés de fermer à deux heures du matin. Et entre la boîte de nuit et l’after, il y a eu des battements de deux heures. Du coup, la nuit était complètement hachée.
Et bien sûr, ce qui a aussi tué la nuit gay, c’est qu’à l’époque la motivation de la sortie c’était la drague. Aujourd’hui, avec Internet et les applications, tu peux le faire de chez toi. Du coup, pour trouver une véritable nuit homo, j’ai des amis qui vont à Berlin, à Bruxelles ou à Barcelone. Le low-cost a favorisé ça.
Finalement, on pourrait dire que la reconnaissance du milieu gay a été acquise en partie par la nuit. À la fin des années 1990 et début 2000, beaucoup d’hétéros sortaient dans des boîtes homos parce qu’ils trouvaient que c’était beaucoup plus fun et que le son y était meilleur. La musique techno est d’abord passée par le milieu gay. Et par la suite la notion de boîte homo ou hétéro a quasiment disparu à Bordeaux. À Paludate, plusieurs lieux accueillaient les deux et tout le monde pouvait cohabiter. Donc les mentalités ont évolué à cette période-là. En l’espace de quelques années, on a vécu le passage d’une marginalité à une forme de normalité. »