Pour qui a grandi dans le Bordeaux des années 1960, y a passé sa jeunesse et a eu l’occasion d’y pratiquer, entre autres expériences, les bancs de l’université, les vieux quartiers populaires, l’univers des quais ainsi que quelques mémorables lieux de spectacle aujourd’hui disparus, les souvenirs attachés à cette période n’évoquent pas forcément la grisaille ni ne portent immanquablement la marque de l’ennui. N‘en déplaise aux tenants du poncif qui voudrait que cette ville, jusqu’alors désuète, indolente et guindée, se fût soudain réveillée à la fin du XXe siècle sous la baguette magique d’une municipalité visionnaire.

Quai Louis XVIII vers 1975. © a’urba

La belle endormie. Un cliché tenace, inlassablement accolé à l’image de Bordeaux depuis près d’un siècle. Un cliché forgé à l’origine pour décrire une cité qui serait demeurée incurablement bourgeoise et marchande faute d’avoir su prendre le tournant de l’industrie, et récemment réactivé pour souligner le contraste entre le « morne » Bordeaux d’hier et la ville attractive que célèbrent aujourd’hui sans retenue le marketing politique, le marché immobilier, les guides touristiques et les sites de location de courte durée.

Belle ? Bordeaux ne l’était qu’en puissance avant l’ère de la rénovation tant ses rues et ses monuments apparaissaient austères derrière leurs façades noircies et alors que l’automobile régnait sans partage dans cette cité minérale. La mise en valeur du patrimoine n’est pas une préoccupation très ancienne et, avant le label UNESCO, l’attrait touristique de Bordeaux reposait plus sûrement sur le vin que sur la vieille pierre, si ce n’est pour ses incontournables fleurons. Le piéton bordelais, pour sa part, n’était pas nécessairement saisi au quotidien par la beauté de sa ville, beauté qui, faut-il le rappeler, n’est pas non plus la caractéristique majeure de bien des rues et des quartiers sitôt qu’on a franchi le périmètre du centre ancien.

Endormie ? C’est sans doute à une politique municipale engluée depuis le milieu des années 1980 dans un syndrome de fin de règne que s’applique le mieux ce qualificatif, alors que des dossiers décisifs pour la ville et l’agglomération restaient encalminés et que des pans du territoire se voyaient gagnés par les friches. On comprend qu’à son arrivée la nouvelle municipalité a eu beau jeu de « sonner le réveil » tant il y avait urgence à remettre en marche l’appareil communal/communautaire et à lancer enfin des projets qui n’attendaient pour voir le jour qu’un meilleur alignement des planètes au sein du système décisionnel.

Activité portuaire, 1959, photo archives Sud Ouest.

Bordeaux était en retard dans sa gestion urbaine, dans la refonte de ses modes de déplacements, dans la relance de ses quartiers dévitalisés et, plus globalement, dans le passage à ce qu’il est convenu d’appeler la « ville durable » dans la novlangue en usage. Mais la ville dormait-elle pour autant ? Restait-elle, comme certains se plaisent à l’imaginer, dans la torpeur et l’ennui d’une vie provinciale sans aspérités rythmée par le flot d’un long fleuve tranquille ? La vitalité d’une cité ne se mesure pas seulement à l’efficacité de sa représentation politique, ni même au nombre des chantiers qui la couvrent. D’autres capitales régionales (Marseille, Toulouse…) ont pu elles aussi stagner assez longtemps en terme de projet urbain sans que l’idée ne vienne à quiconque de les qualifier d’endormies.

De même qu’il est rare d’évoquer le passé de Bordeaux sans convoquer les grandes figures littéraires auxquelles elle se plaît à s’identifier[1], c’est presque toujours sous les traits de sa bourgeoisie que l’histoire de la ville se raconte. « Aristocratie du bouchon », négociants, patronat, dynasties familiales du droit ou de la médecine, autant de milieux qui forment depuis des générations une société endogame censée incarner par essence l’identité profonde d’une ville bourgeoise où la discrétion est la règle. Pourtant, dans l’angle mort de cette réalité bien tangible mais tout à fait partielle, Bordeaux présente dans la seconde moitié du XXe siècle toute une palette de visages qui composent une trame fourmillante et variée : ville portuaire, ville ouvrière, ville espagnole, ville d’immigrants, ville étudiante, ville militante, ville de culture et même, in fine… ville rock !

En dépit de son image, Bordeaux a un authentique passé ouvrier. Jean Dumas, géographe, a montré comment, dès l’aube du XIXe siècle, l’industrie a remodelé l’économie, la sociologie et le territoire bordelais. Métallurgie, construction navale, automobile, ferroviaire, agroalimentaire, aéronautique… Sans se comparer aux grandes cités industrielles, Bordeaux a compté 35 % d’ouvriers dans sa population active en 1954[2], année où elle a recensé son plus grand nombre d’habitants[3]. Et ce taux est encore de 33 % en 1968 alors que commence à être perceptible la bascule sociodémographique qui verra, comme partout ailleurs, le vidage du centre-ville et l’explosion des catégories intermédiaires.

Manifestation en ville en mai 1968, photo archives Sud Ouest.

Port deux fois millénaire, Bordeaux est par nature une terre d’accueil et de départ, d’immigration et de brassage. Capitale régionale, elle accueille depuis toujours les migrations de l’intérieur. Métropole du Sud-Ouest, elle recevra des années 1920 aux années 1960 les vagues successives en provenance de la péninsule ibérique : 65 000 Espagnols y seront recensés en 1967, un quart de la population ! Ce Bordeaux populaire n’était pas homogène ni géographiquement cantonné. En partie concentré dans les grands ensembles récents (Grand Parc, Cité lumineuse, La Benauge, Les Aubiers), il donnait surtout leur relief et leur caractère à plus d’une demi-douzaine de quartiers, très identitaires en péricentre (Bacalan, La Bastide, Belcier), plus composites en cœur de ville (Mériadeck, Chartrons, Saint-Pierre, Saint-Michel). C’est sur les décombres de cette urbanité populaire à peu près disparue que s’érige aujourd’hui le Bordeaux de la flambée immobilière et de la gentrification touristique.

Il est indéniable qu’il y a 30 ans et plus Bordeaux n’était pas une ville « festive » au sens contemporain : elle n’offrait pas par centaines des lieux de consommation ouverts à toute heure ou presque dans un décor urbain flatteur. Mais « la nuit » comme pratique urbaine collective n’était pas non plus en vigueur, du moins pas sous sa forme actuelle. Était-ce pour autant le désert et le couvre-feu ? Grande métropole et ville estudiantine[4], Bordeaux captait l’air de son temps, exprimait dans la rue les combats du moment, fourmillait d’initiatives, de lieux alternatifs et de lieux culturels, recevait les plus grands artistes : tout ce qui a traversé l’époque a pu retentir à Bordeaux sous une forme ou sous une autre. En laissant libre cours à une mémoire toute subjective on citera en vrac : les « manifs » d’envergure, les « mouvements » et autres luttes sociales, les vendredis soir à La Victoire, l’Alhambra et le Capitole, le Piano en Croûte et l’Antre d’Homère, la salle des fêtes du Grand Parc, le Boulevard du Rock, les bistrots, les cafés-théâtres, la Cour des Miracles, le TnBA, le théâtre Job, les salles de quartier et les ciné-clubs, le Jean Vigo, Sigma, le Jimmy’s, le Salon Jaune, le Chat Bleu… D’autres mémoires subjectives pourraient en ajouter autant, en déplaçant le spectre. Enfin, faut-il rappeler que cette « ville bourgeoise » fut une des places les plus actives de France dans le domaine du rock à partir des années 1980 ? Derrière les icônes Noir Désir, c’est près d’une quarantaine de groupes qui s’y sont révélés, dont une partie existe toujours.

Il est moins question ici de nostalgie que de perplexité devant une telle éclipse de la mémoire et le champ libre ainsi laissé à d’inébranlables clichés. À Paris, à Marseille, dans le Nord, le peuple a ses récits, ses imaginaires, ses conteurs. Les traces du Bordeaux populaire sont éparses (mémoire des quartiers, revues associatives, monographies, journal Sud Ouest…) et rares sont les écrivains bordelais qui vont y puiser leur matière (François Garcia, Hervé Le Corre…). Le moins déconcertant n’est pas la singulière occultation du port qui a pourtant donné ses gènes à la ville, a bâti sa prospérité, en a au long des siècles constitué la façade et y a fait exister de tous temps un monde à part entière : les quais.

La mémoire, écrit Émile Victoire[5], retient certaines périodes, en oublie d’autres et nous dit comment la ville se perçoit. Dans cette cité de patrimoine et de projets, toujours encline à faire valoir son « âge d’or » en même temps que sa modernité et de plus en plus sélective, la remémoration d’un passé récent laborieux et trivial n’est peut-être pas tout à fait de mise. Comme si Bordeaux cultivait aussi sa mémoire pour mieux ignorer ses souvenirs…


[1] | Les « 3 M »: Montaigne, Montesquieu, Mauriac.

[2] | Moyenne nationale 38 %.

[3] | 284 500 habitants dont 26 500 à Caudéran (rattachée en 1966).

[4] | Environ 30 000 étudiants dans les années 1970.

[5] | Sociologie de Bordeaux, La Découverte.

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