Le laboratoire du Prieuré à Saint-Macaire.

Saint-Macaire, bourgade girondine de 2 000 habitants située au confluent du Dropt et de la Garonne, érigée sur un promontoire rocheux qui domine la plaine alluviale et dotée d’un riche patrimoine médiéval et Renaissance, doit son renouveau à la conjugaison de deux conditions : la volonté d’une équipe municipale de (re)bâtir un récit fondateur et la mobilisation des habitants dans la sauvegarde de leur héritage. Il s’agit ainsi, au-delà de l’urbs (la ville matérialisée), de dynamiser la civitas (la communauté des citoyens).

Françoise Choay, historienne de l’urbanisme et de l’architecture, a salué le projet macarien en 2016 dans son ouvrage Le patrimoine en question comme un exemple de réutilisation non mercantile de son patrimoine : « Un cas exceptionnel dans notre pays. Le maire, Jean-Marie Billa, architecte et enseignant, formé dans les milieux associatifs, n’a pas seulement réussi à impliquer les habitants dans la réhabilitation et la restauration d’un patrimoine médiéval et renaissant qui tombait en ruine. Au prix d’une lutte permanente contre la routine administrative, maire et habitants ont ensemble promu l’adaptation aux normes techniques en vigueur ». Alors que les projets « Action Cœur de Ville » et les expérimentations « Ville patrimoniale » se déploient aujourd’hui en France pour contrer le dépérissement de centaines de bourgs et villes moyennes, une petite histoire de Saint-Macaire peut donner à réfléchir sur les conditions de leur succès espéré.

1965-1975 La reconquête de la fierté locale

La démolition, avec toutes les autorisations requises, d’une maison forte classée monument historique sonne l’éveil des consciences des élites macariennes qui fondent la première association de protection du patrimoine. Mais ils ne voient comme issue à la réactivation du patrimoine que le développement touristique et l’achat des maisons vides par des amateurs éclairés. Le ministre de la Culture, dans le droit fil de la loi Malraux, prend le relai, inscrit la vieille ville et ses palus à l’Inventaire des sites historiques de la Gironde. La DATAR (Délégation à l’Aménagement du Territoire et à l’Action Régionale), de son côté, propose à la commune un financement pour réaliser un premier programme de réhabilitation urbaine dont le conseil municipal omet de se saisir… Alors qu’une équipe de jeunes Macariens ouvre le chantier de restauration des vestiges d’un prieuré bénédictin, initiative récompensée en 1971 par un Prix national des chantiers de jeunes de la Caisse des monuments historiques, la façade d’une boutique Renaissance est éventrée en une nuit pour réaliser un portail de garage pour poids lourds. Face à ces paradoxes, les pionniers du prieuré créent « Le foyer des jeunes », association dont la priorité est l’auto-sauvegarde du patrimoine par les Macariens eux-mêmes et l’insertion de la cause du patrimoine dans le quotidien de la vie locale. Ils réalisent des films, organisent des veillées culturelles, créent un journal, Semmacarei (Bienheureux Macariens), reconstituent l’univers de la tonnellerie qui avait fait de 1850 à 1930 la fortune de la ville, pour que soient rendues aux habitants de Saint-Macaire la mémoire et la fierté de leur patrimoine.

1975-1983 Les jeunes à l’avant-garde

L’activisme des « jeunes du prieuré » fait des émules : deux jeunes couples  renoncent à leur projet de construction d’une maison individuelle pour réinvestir des demeures du XVIe siècle. Leur projet monte en puissance avec l’obtention d’un financement pour utiliser le prieuré comme foyer socio-éducatif. Mais l’opposition du conseil municipal au projet, choqué par l’installation de sanitaires dans un édifice historique et la vente validée de l’ancien monastère franciscain malgré l’action de l’association qui militait pour qu’y soit installé un collège, décident les militants à entrer en politique et à conquérir la mairie. Pari réussi en 1983 avec une feuille de route claire et engagée pour un patrimoine vivant : « Habiter aujourd’hui des maisons d’hier » ! Le maire élu, Jean-Marie Billa, est un des pionniers du prieuré-laboratoire et aussi un architecte, disposant de toute l’expertise nécessaire à la mise en œuvre de ce projet. Reste à convaincre : « J’ai mis vingt ans à motiver les gens du pays. Les gens qui habitaient des maisons avec du confort disaient : on veut nous faire vivre comme au Moyen-âge. Ils ne voyaient pas l’intérêt de mettre de l’argent dans les vieilles pierres qui ne valaient pas tripette » se souvient Jean-Marie Billa[1].

1983-1993 La municipalité prend la main

La feuille de route de la nouvelle équipe, élue par une coalition des trois grands partis de gauche (communistes, socialistes, radicaux), est claire : stimuler une vie collective féconde et attirer de nouveaux habitants, et non des « résidents », par la modernisation et la revalorisation de la ville et de son patrimoine historique. Son action s’organise dans trois champs : le champs technique, le champs urbanistique et architectural et le champs culturel. L’installation d’un réseau d’assainissement collectif, le renouvellement de l’adduction d’eau potable, le renforcement de la desserte électrique de la vieille ville modernisent son infrastructure technique. L’exercice du droit de préemption permet la résorption progressive des friches urbaines, avec la cession des maisons vides aux primo-accédants ou aux bailleurs sociaux (dans le cas où la lourdeur des récupérations dissuade le privé). Le couvent des Ursulines qui abrite la maison de retraite publique est restructuré et l’ancien dancing des Grottes (carrières souterraines abandonnées) est intégré au patrimoine communal. L’activation dynamique de la vie associative tous azimuts et toutes générations est le troisième volet de la politique municipale pour un patrimoine vivant, de l’école de musique (1987) au motoclub en passant par le comité des fêtes, sans oublier les ateliers multidisciplinaires en temps extra-scolaire et les visites régulières de situations urbaines comparables dans diverses régions de France auxquelles sont conviés les Macariens.

1993-2003 Concrétisation et conflits

En quinze ans la population passe de 1 500 à 2 000 habitants alors que l’équipe municipale poursuit son œuvre avec l’acquisition de deux monuments historiques (destinés à accueillir une médiathèque intercommunale et une école élémentaire) et la requalification des espaces publics. Alors que la restauration des peintures murales de l’église est plébiscitée, la négociation de la zone de protection du patrimoine architectural, urbain et paysager (ZPPAUP) se solde par un échec dans son appropriation par les Macariens, le processus restant, malgré les efforts des élus, désespérément maîtrisé par les seuls experts. Si le marché immobilier explose, que l’espace public souffre de son accaparation par la voiture et que des frottements apparaissent entre des populations différenciées « bobos » cultivés, écolos libertaires, catholiques traditionnalistes, manouches évangélistes et Macariens d’origine, la réutilisation du bâti et le sentiment d’appartenance à une identité locale forte font sens commun.

2005-2019 Le passage de témoin

Les néo-Macariens relaient les militants historiques au conseil municipal avec la promesse de leur soutien logistique. Philippe Patachon, 40 ans, historien et maire depuis les élections de 2003, confirme qu’il est « prêt à continuer le combat. On est attiré à Saint-Macaire comme par un aimant. Son dynamisme et son rayonnement expliquent que la population se soit renouvelée de moitié en quinze ans, séduisant de jeunes couples avec enfants »[2]. La politique de requalification des espaces publics, la restauration de l’église, la valorisation des palus en bord de Garonne et l’insertion de logements sociaux dans la vieille ville restent au cœur du projet municipal alors qu’une association de parents obtient la construction d’un institut médicoéducatif pour enfants autistes au cœur de la vieille ville sur une emprise maîtrisée par la commune. La dynamique associative est intensifiée avec l’utilisation systématique des lieux à forte charge patrimoniale pour les manifestations publiques ou privées, la fondation d’un club de théâtre, d’un collectif d’artisans créateurs, d’un club de cyclisme et la récente constitution d’un comité de jumelage avec un village de Sardaigne sur le thème du carnaval. Les deux volets stratégiques de la revitalisation du bourg depuis trente ans restent ainsi pleinement associés.

Laissons à Jean-Marie Billa le soin de conclure la saga macarienne : « Un élu devrait avoir certes deux vertus : la lucidité du temps long et le sens de l’opportunité. Mais si le contenant d’un bourg (l’urbs) ressort en compétence de l’urbanisme, son contenu (la civitas) suppose le recours aux registres de l’anthropologie. La construction permanente d’un mythe urbain fédérateur demeure incontournable. C’est à ce prix que le projet « implicite » (porté par l’adhésion) peut remplacer le plan « camisole » (structuré par la réglementation) ».


[1] | F. Évin, « Saint-Macaire, une idée très neuve », Le Monde, 29 décembre 2009.

[2] | Ibid.

 

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