Gilbert Emont a toujours partagé sa vie entre Paris et le Pays basque, en passant régulièrement par Bordeaux. Il nous fait découvriune métropole qui n’appartient pas seulement à ses habitants, mais aussi aux personnes qui la traversent, aux professionnels qui y travaillent pendant quelques années, à ceux qui l’aiment, y compris à distance.

© Christine Dubart

« Je suis né en 1947 à Paris, et j’y ai passé mon enfance et mon adolescence. Mais ma mère et ma grand-mère sont nées à Hasparren, à 20 km de Bayonne, et tous mes ascendants du côté maternel étaient basques. Ma mère et ses parents, qui étaient montés à Paris vers 1925, y descendaient régulièrement avant la guerre. Cela avait été interrompu pendant l’Occupation, et il leur avait encore fallu attendre un certain temps avant de retourner au Pays… Pour nous, le Pays, ça voulait dire le Pays basque. Juste après guerre, les enfants étaient trop jeunes, et puis il y avait une question de motorisation. En 52, mon père venait d’acheter une Simca Aronde, et cette fois-ci, le moment était venu. J’étais trop jeune pour vivre ce que ressentaient ma mère et ses parents. Mais pour eux, pouvoir enfin retourner au Pays, c’était sûrement un bonheur immense.

Donc la première fois que je suis passé par Bordeaux, j’avais 5 ans. Il faut s’imaginer l’époque. C’était vraiment l’expédition ! Ça se faisait en deux jours, il n’y avait pas d’autoroute. Avec la voiture surchargée et des malles sur la galerie. C’était à peu près comme les Maghrébins qu’on voit passer aujourd’hui, ou les Espagnols ou les Portugais hier. On est partis à six. Mes grands-parents et mon frère derrière et, à l’avant, mon père qui conduisait, ma mère et moi. J’étais le plus jeune donc j’étais sur le levier de vitesse !

Au cours de ce premier voyage, nous avions passé la nuit en Vendée chez des amis et, le lendemain matin, je me souviens très bien que j’attendais Bordeaux avec impatience. C’était pour moi un peu mythique, une ville dont j’avais entendu parler. Le mouvement migratoire du sud-ouest de l’Europe vers le Nord, qui à l’époque partait du Pays Basque pour rejoindre une grande capitale, ça se faisait souvent en plusieurs étapes. Bordeaux fait partie de ces points de migration vers Paris. Des cousins et des amis basques de la famille étaient venus s’y installer. Donc c’était un nom qui faisait partie du référentiel familial.

Avant d’arriver à Bordeaux, je me souviens du pont Gustave Eiffel qui traverse la Dordogne à Saint-André-de-Cubzac et de mon père nous expliquant la cage de Faraday ! Et puis un peu plus tard on arrive à Cenon, sur le haut de la côte qui descend à la Bastide… et là j’ai cette image impressionnante, saisissante, du paysage des grues sur le port. Puis la grande descente en lacets. C’était la seule route, tout le monde passait par là. C’est comme s’il fallait rentrer dans le chas d’une aiguille. Et puis on arrive au pied de la Garonne, avec Bordeaux de l’autre côté. Et là j’ai une sorte de muraille noire en face, la façade des quais. On passe le pont de pierre, on arrive sur la porte de Bourgogne, noire elle aussi. À cette époque je trouve ça très laid ! Et aussitôt après, tout simplement parce qu’on avait faim, c’est les Capucins. Ma mère va y faire les courses. On ne s’arrêtait pas au restaurant à l’époque. Les Capus, c’est ça qui va rester le grand moment : cette espèce de caverne d’Ali Baba, ce gigantesque espace avec les odeurs, les victuailles et les bruits. Je me souviens des fruits, surtout des pêches, des marchands qui interpellent les clients, cet accent fabuleux, plus prononcé à l’époque qu’aujourd’hui, et qui n’est pas celui dont j’avais l’habitude à Paris. Et surtout ma mère qui se fait apostropher comme je ne l’avais jamais entendu. J’avais fait des courses avec ma mère à Paris. Sur les marchés parisiens il peut y avoir des « belles gueules », ce n’est pas aseptisé, mais alors aux Capucins c’était absolument extraordinaire !

Donc on fait les courses, mais on ne va pas rester très longtemps à Bordeaux. Mon père voulait quand même arriver au Pays basque le plus vite possible. On reprend la voiture et à Gradignan l’ancienne nationale 10 passait de part et d’autre des ruines du prieuré de Cayac. On frôlait tellement ses arcs romans qu’on avait l’impression de passer en dessous… et pour moi c’était l’entrée des vacances ! La forêt commençait là, juste derrière. Je découvrais la pinède, l’odeur extrêmement puissante des pins du mois de juillet… C’était l’entrée dans un monde totalement différent. Ces ruines, c’est comme si on nous avait installé une porte spéciale pour les vacances !

À partir de là on est descendus tous les ans au Pays Basque, toujours en traversant Bordeaux. Mon père nous faisait souvent passer devant l’hôtel Normandie, sur le cours du 30-juillet, entre les Quinconces et le Grand-Théâtre. Parce que c’était l’hôtel où de Gaulle logeait lorsqu’il est parti à l’aéroport de Mérignac le 17 juin 40, prendre un avion pour Londres. Mon père était un grand gaulliste et voulait nous montrer ça. Et parfois on faisait des arrêts pour dire bonjour à des cousins et prendre un café. Dans les quartiers de la gare Saint-Jean, les cours de l’Argonne et de la Somme. Les Basques de la communauté étaient plutôt concentrés par là. Plus tard, quand j’étais adolescent, je me souviens d’avoir rencontré des amis de la famille, qui habitaient dans le même secteur, près d’un trinquet d’ailleurs !

Mais je m’approprierai davantage Bordeaux un peu plus tard, quand je serai étudiant. Ce n’est plus une étape, ça devient une destination, la capitale du Sud-Ouest. Des amis me la font visiter. D’abord un copain que j’ai connu en prépa puis à l’école centrale, qui était du milieu viticole bordelais. Sa maison de famille était près de Sainte-Foy-la-Grande, et son père était de Pauillac. On s’était arrêtés à l’église Notre-Dame, dans le quartier des Grands Hommes. Cette magnifique église baroque où les familles bourgeoises bordelaises allaient à la messe le dimanche, les femmes avec le petit lacet autour du cou, le maintien très noble ! Le pavé, les Chartrons, le jardin public, Saint-Louis… je découvre tout ça avec lui. Et j’ai un autre ami avec lequel je prépare mon doctorat, qui est de Périgueux, mais qui avait fait ses études à Bordeaux. J’avais à peu près 22 ans. Il avait une maison de campagne à Saint-Palais-sur-Mer, et on a en partie rédigé notre thèse là-bas. Mais on faisait de petites excursions avec sa voiture. Et là je découvre le Bordeaux des étudiants, Sainte-Catherine, la Victoire, Argonne. Et on va manger la soupe à l’oignon aux Capucins…

Pendant toute mon adolescence je voulais absolument devenir architecte. Donc je contemple aussi les splendeurs de Bordeaux : le Grand-Théâtre de Victor Louis, la composition de la place de la Bourse d’Ange-Jacques Gabriel. Et là, on est au tournant des années soixante-dix, il y a eu le ravalement, donc on redécouvre la façade des quais. C’est quelque chose d’exceptionnel pour moi ! D’ailleurs, plus tard, je n’ai jamais fait visiter Bordeaux à des amis qui ne la connaissait pas autrement que par la rive droite, en allant en face de la place de la Bourse.

Je me marie en 1970. Et la première chose que je dis à ma femme c’est qu’il faut d’abord qu’elle connaisse « mon monde ». Ce que j’appelle « mon monde » à l’époque, c’est bien sûr le Pays basque, mais c’est aussi déjà un peu Bordeaux. Avant, Bordeaux n’était qu’un point de passage, une découverte d’enfant, mais là j’ai commencé à acquérir Bordeaux par moi-même et avec mes copains. C’est un Bordeaux que je me bâtis un peu, en quelque sorte.

Entre 70 et 85, il se passe beaucoup de choses. J’ai trois enfants, et j’ai le projet avec ma femme d’acheter une vieille ferme à Hasparren, qu’on achète en 74. On est dans un autre monde. Le monde du déplacement, de la bagnole. Je travaille à la Caisse des dépôts à Paris, mais en étant assez mobile, puisque je suis en poste plusieurs années à Nancy puis à Tours, avec toujours des périodes à Paris. Et tous les ans… on se rend au Pays basque dans notre voiture à nous, avec nos enfants à nous ! Mais, avec l’autoroute, c’est devenu possible de le faire en une journée. Et c’est une période où Bordeaux passe un peu à l’as. Le pont d’Aquitaine, c’est une manière de se détourner de Bordeaux, quelque part. »

(À suivre…)

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