Chaque premier mercredi du mois, à midi, le son de 2 000 sirènes retentit et traverse quelques instants le quotidien des villes françaises, avant de s’évanouir dans une indifférence générale. Mis en place au sortir de la Deuxième Guerre mondiale, ce signal semble appartenir à un autre temps. Il résonne pourtant aujourd’hui avec une actualité lourde, le monde connaissant un niveau de conflits armés parmi les plus élevés. En 2024, le Comité international de la Croix-Rouge en recensait pas moins de 130[1].

Les villes se retrouvent plus que jamais au cœur de ces affrontements. Loin d’être de simples décors, elles deviennent des objectifs stratégiques, des théâtres d’opérations pour les militaires, mais aussi des espaces où se joue le destin de populations civiles. Concentrant richesses, infrastructures, pouvoirs politiques et densités humaines, elles cristallisent les enjeux contemporains de la guerre.

Traditionnellement définie comme une situation de conflit armé opposant des entités politiques, le plus souvent des États, la guerre a toujours suscité l’intérêt des penseurs, de Sun Tzu à Charles Tilly en passant par Hannah Arendt et Raymond Aron. Les deux Guerres mondiales ont marqué un tournant dans la perception de la guerre, qui change d’échelle et s’industrialise. Les pertes humaines sont sans précédent, touchant non seulement les armées mais aussi les populations civiles. Les nouvelles techniques militaires (artillerie lourde, aviation, armement nucléaire) permettent de faire des villes des cibles stratégiques et parfois même de les rayer de la carte – Hiroshima, Nagasaki. Dans la seconde moitié du XXe siècle, et plus encore après la fin de la guerre froide, les conflits se diversifient. Les affrontements interétatiques ne disparaissent pas mais coexistent avec des guerres civiles, des interventions extérieures, des conflits par procuration et des confrontations impliquant des groupes armés non étatiques. La guerre se joue de moins en moins sur des fronts mais au cœur du tissu social et des villes. Elle devient diffuse, protéiforme, et parfois moins lisible. Les frontières entre les registres des opérations militaires et du maintien de l’ordre policier se brouillent.

Dans l’oblast de Kharkiv en Ukraine, après un bombardement russe dans la soirée du 17 août 2022. © Main Directorate of the State Emergency Service of Ukraine in Kharkiv Oblast

Ce numéro interroge ainsi la relation aussi ancienne que renouvelée entre ville et guerre, non seulement sous l’angle de l’histoire et des historiens, mais aussi sous ceux plus contemporains des politiques urbaines de défense, de l’économie de la guerre, ou encore de l’anthropologie culturelle des identités urbaines, en France et dans le monde. Comment la guerre transforme-t-elle la ville ? Et, inversement, comment la ville façonne-t-elle les formes de la guerre ? Telles sont les questions qui structurent l’ensemble des articles présentés ici.

Une histoire longue entre villes et guerres

La ville a toujours eu partie liée avec la guerre. Des plans orthogonaux associés à Hippodamos de Milet aux fondations grecques et romaines, l’organisation de l’espace urbain a souvent accompagné la conquête, l’implantation d’un pouvoir et le contrôle d’un territoire. La fondation d’une ville ne relevait pas seulement d’un idéal d’ordre : elle constituait aussi un instrument de domination politique, militaire et administrative.
À la fin de l’Antiquité, l’affaiblissement de l’Empire romain rend les frontières plus incertaines et les attaques plus fréquentes, et la défense redevient un principe central de la forme urbaine. Les enceintes sont renforcées ou reconstruites ; les villes se resserrent, recherchent les positions élevées et tirent parti d’un tissu plus compact, plus facile à protéger. La guerre ne se contente donc pas de menacer la ville : elle infléchit ses tracés, ses limites et ses densités.

Nord de l’Irak : des réfugiés fuyant la guerre à Mossoul, en novembre 2016. © Mstyslav Chernov, CC BY-SA 2.0, via Wikimedia Commons

À mesure que s’affirment les États territoriaux, ces « corps épais » dont parlait Fernand Braudel, la relation entre ville et guerre se transforme sans disparaître. À la Renaissance, la diffusion de l’artillerie oblige à repenser les défenses urbaines : bastions, citadelles et enceintes modernisées deviennent des instruments majeurs de la puissance étatique. Ce n’est que plus tard, surtout entre la fin du XVIIIe et le XIXe siècle, que de nombreuses villes européennes commencent à démolir ou à dépasser leurs fortifications, devenues coûteuses, militairement moins adaptées et contraignantes pour leur expansion. Les boulevards, les ceintures vertes ou les nouveaux quartiers construits sur l’emplacement des anciennes murailles gardent aujourd’hui la trace de cette longue histoire. La forme des villes porte ainsi, jusque dans ses rues et ses frontières, l’empreinte changeante des rapports entre guerre, pouvoir et territoire.

Quand le monde s’urbanise, la guerre aussi

Les relations entre ville et guerre s’inscrivent dans le mouvement plus large de l’urbanisation massive de la planète. En 2025, plus de la moitié de la population mondiale vit en ville, soit le double de la proportion observée en 1950[2]. Dans ce contexte, les villes redeviennent des cibles majeures du fait des richesses et des infrastructures qu’elles concentrent mais aussi de ce qu’elles représentent symboliquement. Comme le souligne Pierre Bergel dans l’article qui ouvre ce dossier (p. 34 : « Urbs et civitas : quand la ville est rattrapée par la guerre ») mais aussi l’entretien de Bruno Marot (p. 40), les guerres contemporaines visent autant les structures matérielles que les sociétés urbaines. Face à ces menaces, les États adaptent leurs politiques, renforcent la protection des villes et cherchent à mobiliser les sociétés civiles, dans un contexte où les nouvelles technologies redéfinissent les formes de la menace.

La guerre façonne également les fonctions militaires de la ville. Francesca Artioli (p. 37 : « Les villes, l’armée et l’État : quand la guerre (re)fait le territoire ») montre qu’elle a longtemps contribué à structurer les territoires européens à travers les fortifications, les casernes ou les infrastructures logistiques. À la fin de la guerre froide, la réduction des effectifs militaires et la fermeture de bases permettent la reconversion de sites militaires en projets urbains (logements, équipements, etc.). Cependant, le retour des tensions internationales, le spectre de la guerre interétatique sur le sol européen et les politiques de réarmement rebattent les cartes. Cette nouvelle donne apporte une seconde vie à des villes que la rétraction des dépenses militaires avait mises en difficulté. Pensons à Bourges ! Elle redonne une importance stratégique aux infrastructures militaires et transforme les relations entre les armées et les villes. Elle pourrait à terme poser des questions politiques et éthiques dans des territoires dont le dynamisme est étroitement lié à la santé des industries de défense.

La ville éprouvée : destructions, mémoires et reconstructions

Confrontée à la guerre, la ville devient ainsi un objet de destruction, mais également un espace de risques vécu au quotidien par des personnes qui en subissent directement les effets. À travers les exemples de Beyrouth ou encore des villes ukrainiennes, Bruno Marot (p. 40 : « Quand la ville devient une cible ») explique que détruire une ville revient à s’en prendre aux fondements mêmes du vivre-ensemble, aux mémoires et aux identités. La notion débattue d’urbicide permet de penser cette volonté de destruction ciblée de la ville comme entité sociale et symbolique. De plus, la reconstruction qui suit n’est jamais neutre : elle engage des choix politiques sur les équilibres à rétablir ou à modifier, et les urbanistes y jouent un rôle déterminant. Les villes françaises reconstruites après la Seconde Guerre mondiale illustrent cette complexité. Comme le dépeint Patrick Dieudonné à travers l’exemple de villes bretonnes (p. 44 : « Villes reconstruites : nouveaux laboratoires de la rénovation urbaine ? »), ces territoires ne sont pas figés dans les plans de la reconstruction, mais évoluent et constituent de véritables laboratoires de la fabrique urbaine.
La mémoire des conflits s’inscrit également dans les espaces et les récits. Le témoignage d’Huguette (p. 47), évoquant son enfance entre Bordeaux et Arcachon pendant la Deuxième Guerre mondiale, rappelle combien les expériences de guerre façonnent durablement les paysages urbains et les mémoires individuelles. Ses souvenirs d’enfance racontent les privations et les réquisitions allemandes, mais aussi les traces durables laissées par le conflit dans le paysage urbain. Enfin, Aline Cateux (p. 49 : « Mostar : ̏mais que s’est-il passé ici ?̋ ») nous raconte comment la ville de Mostar (Bosnie-Herzégovine) s’est relevée de la guerre, entre mémoire fragmentée et rôle clé des jeunes générations pour recréer du lien après l’anéantissement de la ville.

Combattre en ville : nouvelles formes, nouveaux acteurs

Au-delà d’être une cible, la ville constitue un support spécifique de la guerre. Pour Dorothée Lobry (p. 52 : « Les guerres en ville : la difficulté de combattre en zone urbaine »), le combat urbain est devenu central dans les conflits contemporains, en particulier dans les guerres asymétriques opposant armées régulières et groupes non étatiques. L’environnement urbain, dense et complexe, favorise ces derniers, complique les opérations militaires et accroît les risques pour les populations civiles.
Dans cette perspective, la guérilla urbaine analysée par Gilles Ferragu (p. 54 : « Faire la guerre dans la ̏jungle de béton̋ : la guérilla urbaine ») apparaît comme une forme de combat particulièrement révélatrice des relations intimes entre guerre et contexte urbain. Fondée sur la mobilité et l’ancrage local, elle s’est diffusée à l’échelle mondiale depuis les années 1960, faisant de l’espace urbain un champ de bataille privilégié. À São Paulo, comme le montre Gabriel Feltran (p. 57 : « Les métamorphoses de la guerre urbaine à São Paulo »), les dynamiques de violence impliquant forces de l’ordre, groupes criminels et intérêts économiques dessinent un système complexe, où les frontières entre sécurité, politique et criminalité deviennent poreuses. Dans le cas brésilien, les guerres urbaines, les configurations d’acteurs qui les caractérisent et les dynamiques qu’elles enclenchent en viennent même à redessiner en profondeur le paysage politique du pays.

Si la ville est aujourd’hui plus que jamais un champ de bataille, ce dossier propose d’en faire un champ de réflexion le temps de quelques pages, afin de marquer un pas de côté face à une actualité préoccupante. Et se donner le temps de comprendre.


[1] | Rapport annuel du CICR pour 2024, Comité International de la Croix Rouge (CICR).

[2] | World Urbanization Prospects 2025, Nations Unies, Département des affaires économiques et sociales.

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