Mostar : « Mais que s’est-il passé ici ? »
Entretien avec Aline Cateux
Aline Cateux est anthropologue et chercheuse postdoctorale à l’université d’Ottawa, chercheuse invitée à la faculté des sciences politiques de Sarajevo. Ses travaux portent notamment sur les représentations des habitants de la ville de Mostar en Bosnie-Herzégovine depuis la fin de la guerre de Yougoslavie. En 2026, elle a publié aux éditions Actes Sud le livre Mostar, ceci n’est pas une ville, ouvrage issu de sa thèse de doctorat.

Contexte
La guerre d’ex-Yougoslavie (1991-2001) désigne la série de conflits qui ont accompagné l’éclatement de la République fédérative socialiste de Yougoslavie au début des années 1990. En Bosnie-Herzégovine, la guerre de 1992 à 1995 a opposé principalement les communautés bosniaque, croate et serbe, entraînant des violences massives, des déplacements de population et de profondes divisions ethniques. Ville emblématique de ce conflit, Mostar a été le théâtre d’affrontements particulièrement destructeurs entre forces bosniaques et croates. La destruction du Vieux Pont (Stari Most) en 1993 est devenue l’un des symboles les plus marquants de la guerre, et un objet d’intense débat sur les politiques mémorielles et réconciliatoires en Bosnie.
Comment avez-vous été amenée à travailler sur la ville de Mostar ?
Cela fait 27 ans que je navigue entre la France et la Bosnie-Herzégovine. Ce compagnonnage a commencé en 1999 après un premier voyage, lors duquel j’ai eu un coup de foudre pour le pays et ses habitants. J’avais 23 ans lorsque la guerre en Bosnie a commencé, en 1992. Ce fut un grand choc pour ma génération : nous assistions aux sièges de villes dont la capitale Sarajevo, à des massacres de civils… Je me suis alors engagée assez modestement et suivais le conflit le plus possible, mais le récit médiatique mettait principalement l’accent sur les appartenances ethniques alors qu’il s’agissait avant tout d’un conflit politique et cela a brouillé la compréhension du conflit. Ensuite, il y a eu Srebrenica[1] et les accords de Dayton[2], puis plus rien. Mais moi, je restais bloquée sur la Bosnie. En 1999, je suis partie avec une association qui travaillait dans des petits camps de réfugiés. J’étais notamment accompagnée d’une collègue bosnienne de la région de Mostar, qui n’était pas rentrée chez elle depuis 1991. Nous avions quelques jours de congés et l’avons accompagnée chez elle. À notre arrivée à Mostar, nous avons découvert une ville en grande partie anéantie, où l’on s’était même acharné sur les ruines. J’avais l’impression de voir des images de livres d’histoire sur la Seconde Guerre mondiale, d’ailleurs mes souvenirs de cette journée sont en noir et blanc. Dans mon journal de l’époque, j’avais écrit : « Mais que s’est-il passé ici ? Pourquoi se sont-ils acharnés sur des bâtiments vides ? » Quelque chose m’échappait, et c’est ce questionnement qui a fondé les prémices de mon travail. J’y suis revenue en 2002 avec un label de musique, puis je m’y suis installée en 2006.
Avant d’aborder la question de la mémoire, que vous ont raconté les Mostariens de leur quotidien pendant la guerre ?
Ma règle d’or est de ne de jamais poser de questions sur la guerre. Le sujet finit toujours par arriver dans les conversations, et les Mostariens ont beaucoup souffert des démarches brutales et voyeuristes des journalistes et des chercheurs.
L’expérience de la guerre a été très différente d’un côté à l’autre de la ville, d’une rue à l’autre. Ce qui revient souvent dans les témoignages, ce sont les récits de la faim, de la peur, de l’épuisement. Contrairement à Sarajevo, il n’y avait pas de marché noir à Mostar, donc rien à acheter ou à échanger. Cependant, des postes de secours avaient été installés à Mostar Est, à chaque coin des rues qui remontent de la rivière, les sokak. Cette défense civile, en plus de la bravoure de l’armée de Bosnie-Herzégovine, a sauvé la ville. Le regard des enfants de cette période est également révélateur. Beaucoup décrivent un rétrécissement progressif de leur univers : on pouvait aller jusqu’au bout de la rue au début de la guerre, puis on ne devait plus sortir de l’immeuble, puis on allait jouer dans la cave…
Après la guerre, comment les Mostariens se sont-ils reconstruits ? Quelle mémoire du conflit subsiste aujourd’hui ?
D’abord, la guerre a profondément bouleversé la composition de la population. Environ 60 % des habitants ont été déplacés soit à l’intérieur même de la ville, soit dans une autre partie du pays, soit à l’étranger. Dans le même temps, des réfugiés bosniaques musulmans ruraux d’Herzégovine sont arrivés, et des Croates ont été amenés par le parti ethnonationaliste croate et l’Église catholique dans un objectif de colonisation de l’ouest de l’Herzégovine, frontalière avec la Croatie. Des Mostariens ont bien sûr tenté de rentrer, mais les procédures étaient complexes et longues. Au final, il y a eu peu de retours. Les Mostariens ont la réputation d’être des « local-patriotes » très attachés à leur ville. Pendant mon terrain de recherches, on m’a par exemple souvent rapporté que les Mostariens s’habillaient bien pour sortir se promener et ainsi rendaient hommage à leur ville par leur classe.
Aujourd’hui, chacun poursuit son travail de deuil, d’acceptation et de guérison. L’empathie envers l’autre est plus présente qu’elle ne l’était il y a dix ans. Le rôle des jeunes générations dans cette reconstruction de la vie à Mostar est particulièrement intéressant. Ayant grandi dans les ruines sans avoir pu demander de comptes à leurs parents, tous ne se reconnaissaient pas dans cette ville divisée. Ils ont alors tenté de construire une nouvelle culture, non communautaire. Cela a conduit à la création du centre culturel Abraševic en 2003 sur l’ancienne ligne de front, qui est devenu un lieu pionnier de la réintroduction de la culture indépendante en ville. J’ai fait partie de la première équipe du centre. Des jeunes, surtout de la partie croate, mentaient à leur famille pour venir faire la fête et écouter le dernier groupe de metal de Belgrade dans cet endroit atypique. Pour autant, une grande partie de la nouvelle génération a hérité du traumatisme de guerre de ses parents et ne s’est pas investie pas dans ces initiatives collectives, mais cela change peu à peu.

Les jeunes lycéens et étudiants d’aujourd’hui sont tout aussi fascinants. Bien qu’ils aient grandi dans une ville et un système éducatif divisés, la question ethnique n’est plus un motif de séparation radicale entre eux. Les questions plus contemporaines autour de l’identité de genre et des modes de vie ont pulvérisé les questions communautaires. Ils prennent davantage soin les uns des autres, se protègent des récits de violence et sont plus aptes à reconnaître la souffrance des autres communautés que la leur pendant la guerre. Cette génération est toutefois très dépolitisée au nom d’un rejet de la corruption des élites politiques bosniennes. Plus de la moitié des Bosniens de moins de 25 ans envisagent de quitter le pays, en grande partie pour cette raison.
La reconstruction du pont de Mostar comme symbole de « réconciliation » entre les peuples est aujourd’hui perçue comme un échec. Quels autres aspects de la reconstruction urbaine ont permis l’apaisement des relations ?
On a attribué au patrimoine une tâche réconciliatrice qu’il n’a pas. Comme le disent les Mostariens, « un pont est un pont ». Au contraire, l’Union européenne qui était en charge de la reconstruction de Mostar a négligé la reconstruction des infrastructures, elle ne lui apportait aucun prestige. Une partie des familles délogées par les forces armées croates ne sont pas rentrées, car les logements ont mis plus de dix ans à être reconstruits. Il n’y a eu aucun plan de reconstruction des réseaux d’eau et d’électricité, qui sont aujourd’hui très fragiles.
Cependant, j’aime citer l’exemple de la rénovation du parc Zrinjevac et de l’allée Lénine attenante, le seul espace public vert de la ville. Après leur rénovation au début des années 2010, les habitants se sont immédiatement approprié les lieux, sans distinction communautaire. Les Mostariens aspirent avant tout à une vie « normale », ce sont eux qui font tenir cette ville ensemble.
Il n’existe pas de lieu de mémoire commun, bien que des familles se battent pour ériger un monument en hommage aux victimes du massacre du 13 juin 1992, lors duquel ont été tués des Bosniaques musulmans et des Croates. Ce type d’initiative est novateur, et aurait été difficilement imaginable il y a encore dix ans. La mémoire ne passe toutefois pas que par les monuments bien qu’ils soient très importants en Bosnie-Herzégovine. Par exemple, le centre de communication non violente réunit des vétérans des trois armées, qui choisissent de participer ensemble aux commémorations des massacres commis par les uns et les autres. C’est un énorme progrès.
Pour aller plus loin
- Aline Cateux, Mostar : ceci n’est pas une ville, Actes Sud (collection Les Routes de l’Après), 2026.
- Aline Cateux, La solitude des Bosniens, série documentaire sur l’après-guerre en Bosnie-Herzégovine (France Culture).
[1] | Génocide des Bosniaques musulmans de Srebrenica (juillet 1995) : meurtre de masse de plus de 8 000 musulmans bosniaques à Srebrenica en Bosnie-Herzégovine par les forces armées serbes de Bosnie.
[2] | Accords de Dayton : accords signés le 14 décembre 1995 à Paris, mettant fin à la guerre en Bosnie-Herzégovine.