Bordeaux, ville rebelle !
Entretien avec Anne-Marie Cocula
Anne-Marie Cocula est une des grandes historiennes françaises. De l’histoire de l’Aquitaine, de celle du Périgord ou de Bordeaux, elle connaît toutes les dates, les noms, les anecdotes. Dans son Histoire de Bordeaux (2010, éditions Le Pérégrinateur), elle traverse les siècles d’une manière exhaustive, descriptive et précise. Peu d’événements ou de personnages de la vie bordelaise lui échappe. L’analyse de l’épaisseur du temps que nous découvrons dans ses pages nous fait poser des questions sur nos semblants d’acquis ou de certitudes actuelles.
Nous avions envie d’échanger avec elle, de comprendre son travail d’historienne et d’entendre son analyse de l’histoire de l’Histoire bordelaise. Extrait d’entretien.
Madame Cocula, comment écrit-on l’Histoire ?
Le point de départ est de définir un sujet, sujet qui peut varier lors des premières découvertes et qui va varier selon les périodes étudiées. Avant tout, c’est la quête des archives, la quête du patrimoine ou la quête de l’archéologie. Tous les documents entre les mains des historiens et des historiennes sont des documents qu’il faut d’abord classer, trier et utiliser en fonction de leur fiabilité. Ce qui est fondamental pour l’historien ou l’archéologue, c’est de considérer les sources avec distance et toujours avec la plus grande prudence. Et cette prudence est d’autant plus grande quand on approche de la période contemporaine où on assiste à une multiplication des sources qui ne font pas toujours preuve d’objectivité. Ce sont des opinions qui s’expriment.

Je suis une descendante de l’école des Annales (Marc Bloch, Fernand Braudel) et je crois beaucoup à la longue durée, ce capital de siècles et parfois de millénaires qui nous renseigne sur aujourd’hui. À l’heure actuelle, nous faisons des fautes énormes en piquant des informations dans l’actualité, en ne se posant pas la question de ce qu’on pouvait savoir avant et ce que nous appelons nouveauté. Faut le dire ! D’où la nécessité de se fonder sur la chronologie. La pire faute en histoire est l’anachronisme : se tromper de période, se tromper de date.
Quand on écrit l’histoire de Bordeaux, qu’est-ce qu’on en retient en tout premier lieu ?
Il y a trois choses fondamentales pour comprendre cette ville.
En premier lieu, je retiendrai son emplacement. Une ville implantée en rive gauche de la rivière (la Garonne), dans une partie à la fois rocheuse et marécageuse, et ses premiers occupants qui vivent à proximité des rivières, à savoir la Garonne et ses esteys, Peugue et Devèze. La ville s’est développée dans un milieu naturel caractérisé par une rupture géographique énorme qui est la traversée de la rivière. Aujourd’hui encore, quand on voit les problèmes liés aux déplacements, on s’aperçoit de la difficulté à relier ces rives. Le pont de pierre ne date que des années 1820 ! Il a été décidé par Napoléon avant son abdication. L’histoire de Bordeaux, c’est la contrainte. Une seconde contrainte de l’histoire de Bordeaux, c’est son contact à la mer, située à 80 kilomètres. C’est à la fois un avantage car cela l’a longtemps préservée des attaques militaires, mais aussi un inconvénient car la distance a ralenti le développement des transports.
Ensuite, ce qui marque la continuité historique et j’enfonce une porte ouverte, c’est la vigne. C’est une constante absolue. Mais c’est ça qui a conditionné la société bordelaise et ses clivages pendant des siècles et des siècles.
La troisième caractéristique de cette ville, c’est qu’elle est devenue française péniblement. Elle a longtemps pensé qu’il valait mieux dépendre de la tutelle des rois d’Angleterre, ducs d’Aquitaine, que de la tutelle directe des rois de France et ce, pour des raisons commerciales, mais avant tout institutionnelles. Bordeaux jouissait d’une certaine « autonomie », une indépendance de gestion de la ville par le biais de son conseil qu’on appelle la Jurade. Les rois d’Angleterre, ducs d’Aquitaine, avaient très bien compris que pour s’attirer la fidélité des élites bourgeoises de la ville, il valait mieux leur accorder des privilèges, des exemptions d’impôts et faire d’eux des sujets économiques. Cela explique les grandes difficultés que les rois de France ont eues à domestiquer ce territoire. Les historiens de Bordeaux n’insistent pas assez sur cette rupture, le rattachement aux rois de France, qui ont fait des Bordelais des frondeurs, des gens hostiles, non pas au principe de la monarchie, mais hostiles à la tutelle royale. Dès août 1548, la révolte contre l’impôt sur le sel, la gabelle, va provoquer des soulèvements très durs des Bordelais qui iront jusqu’à massacrer le représentant du roi, Tristan de Monin (témoignage de Montaigne qui n’a que 15 ans à l’époque). La répression sera très dure, la ville payera une amende, elle recevra des soldats qui logeront chez l’habitant et elle sera ensuite sous surveillance ; l’élection de son maire et des jurats sera conditionnée désormais par la monarchie. On ne le dit pas assez, mais de là naît le caractère rebelle de la ville. Bordeaux, c’est une ville rebelle !
Cela contraste avec le supposé caractère modéré des Bordelais…
Un autre exemple qui nous vient du XVIIIe siècle, quand les intendants du Roi – Tourny étant le plus célèbre –, vont vouloir ouvrir la ville sur la rivière pour faire de cette ville une ville royale. Ils vont se heurter à l’opposition du Parlement de Bordeaux, institution pourtant créée par la monarchie au milieu du XVe siècle, et parmi les parlementaires les plus opposés au projet des intendants, il y a Montesquieu. Ce dernier a un raisonnement très sûr quand il dit – et il ne s’est pas trompé – que les dangers pour la ville sont toujours venus de la rivière.
Ce que nous dit aussi la longue durée, c’est que depuis l’époque des invasions normandes, on s’aperçoit que tous ceux qui ont occupé la ville, tous ceux qui ont essayé de la prendre, sont passés par la rivière. Ça ne fait pas l’ombre d’un doute : Bordeaux était une ville fragile, une ville vulnérable, qui a eu des adversaires assez constants dans l’histoire. Après l’époque anglaise, il y a eu les Espagnols – qui ont beaucoup apprécié de s’emparer des villes de l’estuaire – puis les Anglais qui ont apprécié d’arraisonner des bateaux au large de Cordouan et finalement les Allemands pendant la Seconde Guerre mondiale.
Ce refus de la tutelle parisienne semble une constante qui ressurgit parfois. Vous avez vu les affiches « Parisien, rentre chez toi » ? C’est ça une continuité ?
Oui, je dis ça, je dis que c’est une continuité de l’histoire. Je pense que ce mouvement s’est accéléré, par les moyens de transport et par les réseaux sociaux, mais ce n’est pas une nouveauté. Le refus de la tutelle domine. Qu’elle soit monarchique dans un premier temps ou impériale par la suite. Les Bordelais éprouveront une hostilité viscérale vis-à-vis de Napoléon. Avec Napoléon III, ça s’est un peu moins mal passé, car il a apporté beaucoup d’argent ; il y a eu l’essor de la forêt des Landes, l’essor d’Arcachon, on est dans la prospérité du Second Empire. Mais le refus de la tutelle reste présent.

Les Landes, Arcachon… Bordeaux et ses voisins, c’est un sujet qui vous inspire ?
De l’Aquitaine à la Nouvelle-Aquitaine, on est passé de 5 à 12 départements. D’abord – et j’enfonce encore une porte ouverte – plus on s’éloigne géographiquement de Bordeaux, plus il y a une forme d’incompréhension de cette tutelle bordelaise. Avant, il y avait Paris, maintenant, il y a Bordeaux. Et à partir de là, il y a la sensation dans certains départements d’un abandon. Une rupture, nouvelle celle-ci, s’établit entre les départements qui voient et ceux qui ne voient pas la mer. Il faut faire attention à ce que cette rupture ne s’ouvre pas plus. Cette rupture est nouvelle car jusqu’au milieu du XIXe siècle, le rivage était le « territoire du vide » – c’est Alain Corbin qui le dit. Le littoral est aujourd’hui un monde complètement transformé, attractif, dynamique. Aussi, il y a l’exode rural qui a toujours joué et qui provoque ce sentiment d’abandon. Les grandes villes, et notamment Bordeaux, se sont développées pendant des siècles, grâce à leurs voisins. On est venu de très loin à Bordeaux, de Saintonge, du Périgord, du Béarn. Si à l’époque de Montaigne ou Montesquieu, on avait empêché les gens de l’extérieur de rentrer dans la ville et l’inverse, la ville serait devenue un mouroir, elle n’aurait pas pu grandir. Il était beaucoup plus insalubre de vivre en ville que de vivre à la campagne.
Ville et campagne… Les mouvements sociaux des Gilets jaunes ont une résonance historique ?
Ce n’est pas nouveau, ça c’est de la longue durée. Déjà César était paniqué par les Gaulois paysans, ensuite, à la fin de l’Empire romain, on envoyait les Wisigoths pour empêcher les tempêtes des bagaudes et toute l’histoire à l’époque médiévale et à l’époque moderne est remplie de jacqueries, ce qu’on appelle des émotions. Ce sont parfois des révoltes très dures et parfois très localisées. Il y a toujours eu une sensibilité très forte du monde rural vis-à-vis des villes car, d’une part, les villes sont protégées des soldats et des brigands par leurs murs, d’autre part, les villes sont peuplées de bourgeois qui possèdent les terres aux alentours, terres où les paysans payent leurs impôts.
Bordeaux ville bourgeoise… mais ville populaire aussi ?
Le peuple de Bordeaux est quelque chose de bien réel. Mais c’est un peuple qui vit sous la tutelle de la bourgeoisie qui le fait travailler. C’est le vin et les activités portuaires. C’est la dominance et la domination de ce produit qui font travailler les artisans, les porte-faits – les dockers, tous les travailleurs dépendants de la clientèle des riches. À l’heure actuelle, il y a des ouvriers agricoles en Médoc ou dans le Castillonais qui ne sont pas riches, il y a des constantes. Et ces constantes qui s’inscrivent dans assujettissement d’une production, d’une denrée, prennent une dimension considérable.
Dans l’histoire de Bordeaux, il y a des périodes très documentées, d’autres moins. Pourquoi ? Est-ce une question de susceptibilité des Bordelais pour certains sujets ?
À mon humble avis, il y a deux raisons. D’abord, une documentation qui peut manquer. Il peut y avoir ce qu’on appelle les accidents (les archives du port de Bordeaux ont entièrement brûlé). Ensuite, il y a le choix des historiens. C’est une sélection qu’ils font et qu’ils explicitent. Si on travaille sur la société bordelaise à la veille de la Révolution française, on va utiliser des sources – celles des notaires, qui renseigneront sur les seuils de richesse et de pauvreté et non pas sur l’opinion, la pensée. Ça dépend de l’angle d’attaque de l’historien, du domaine dans lequel il travaille.
Ensuite, je crois que vous pensez à la traite négrière. Le problème est presque toujours mal posé. Il faut savoir qu’il y a un moment où les ports de France s’engagent dans la traite négrière pour des affaires d’intérêt. Il faut retirer l’aspect que nous retenons, nous aujourd’hui, qui est l’aspect moral. Il faut retenir, hélas, l’aspect économique, l’aspect « affaires ». Or, le grand avantage de Bordeaux c’est d’avoir eu avec les Antilles puis avec les États-Unis, la possibilité de faire un commerce en droiture. L’arrière-pays était suffisamment riche à l’époque pour faire commerce des farines (les minots) directement vers les Antilles. Bordeaux a eu cette chance d’avoir cette richesse, mais elle commence à décliner dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, à la fin de la guerre de Sept Ans en 1763. À cette époque déjà, d’autres port français, qui n’avaient pas l’arrière-pays de Bordeaux – Nantes, Le Havre ou La Rochelle – s’étaient lancés dans la traite négrière, pour des raisons économiques ! Quand on étudie la traite négrière à Bordeaux, on s’aperçoit qu’elle augmente considérablement après 1760 et qu’elle va s’amplifier jusqu’à la Révolution. Le commerce triangulaire prend de plus en plus d’ampleur au fur et à mesure de l’augmentation des difficultés de l’arrière-pays. Et le moment « prospère » de la traite négrière à Bordeaux, c’est le Premier Empire ! Avec beaucoup de précaution, et c’est cela le travail de l’historien, nous devons essayer de nous mettre dans la situation de ceux qui se « lancent » dans le commerce triangulaire et essayer de comprendre. Il est toujours facile de condamner, il n’est pas toujours facile de comprendre.
Une conclusion, un souhait ?
L’histoire de Bordeaux est une histoire compliquée et je pense que si on fait un équilibre entre les héritages et les nouveautés, le poids de l’héritage est plus important… sans qu’on le sache !
Mon souhait, ce serait que la rivière ne soit pas simplement un lieu où l’on célèbre la fête du fleuve, ou un lieu d’accueil des paquebots de voyageurs. Je souhaite que la rivière soit naviguée comme à Paris ou dans d’autres villes de France.
Bordeaux, c’est la rivière. Mon souhait, c’est que la rivière revive !