Entre eaux et lumières

L’estuaire de la Gironde est une figure du voyage. Il va en s’élargissant vers un océan invisible, il revient chargé d’une eau nouvelle en direction des fleuves qu’il remonte à contre-courant. Plus encore qu’un voyage, c’est un voyageur inlassable. Il avance entre ses rives, pressé par on ne sait quelle urgence, quel désir de l’ailleurs, quelle hâte à se répandre, à se diluer, à se noyer dans plus vaste que lui. C’est cet espoir, cet appel vers un monde plus grand que je ressentais, enfant, quand je le contemplais, moi-même ignorante des paysages océaniques, n’imaginant pas que de plus larges eaux puissent exister. Mais si, comme toutes les eaux courantes, il est ce fleuve dans lequel on n’entre jamais deux fois, il apparaît aussi, vu d’une berge ensoleillée, d’une presque immobilité. Quoique toujours fuyant, il est pourtant semblable, constant bien que changeant, il propose l’évidence d’une continuité : une figure paradoxale de la permanence dans l’impermanence du temps et les aléas de la vie.
La course de ses eaux fascina l’enfant que je fus, quand je venais me heurter à ses rives au cours de promenades familiales ou de sorties plus ou moins clandestines. Il était là, toujours là, s’écoulant avec une rude majesté, ne me connaissant pas, ne répondant à aucune de mes interrogations, allant son train et son destin comme font les vents, les orages, l’alternance des jours et des nuits, l’immuable retour des saisons. Plus que les coteaux de vignes qui m’entouraient, il m’imposait cette certitude d’un paysage à habiter, constitué par sa présence, et j’ignorais alors combien il avait façonné en effet le lieu où je vivais, combien il était responsable des collines elles-mêmes et des vignobles qui s’y étaient installés depuis l’Antiquité, responsable de cette lumière particulière, claire et irisée, cette « lumière-espace », cette « lumière lumineuse » comme aimait à le dire Roland Barthes, qui baignait l’air que je respirais. Car vivre l’estuaire, c’est avant tout être immergé dans sa lumière, éprouver son enveloppement subtil, se sentir revêtu, constitué, d’une miraculeuse scintillation.
L’estuaire est un dieu ancien, colossal et mystérieux, dont jadis on prononçait très rarement le nom, préférant lui substituer l’apotropaïque désignation de « rivière », terme qui tâchait d’atténuer l’énormité de sa puissance. L’estuaire, c’est une immense coulée qui accapare l’espace. C’est, dans la force de ce flux large et obstiné, l’image de la volonté de la nature parmi les hommes. J’ai longtemps pensé, avant de faire l’amer constat de la férocité industrielle, qu’il était un génie sauvage résolument indomptable. Sur ses berges, tout venait en quelque sorte buter ou se cogner, ne pouvant aller plus loin : les arbres qui l’ourlaient d’une bordure de feuillage, les vignes dociles, les villages de pierre regardant les eaux, l’activité humaine. J’ai vécu à l’ombre de cette divinité, qui comme telle, occupait l’esprit de chacun, suscitant des croyances, des superstitions, presque des cultes. Très tôt j’ai entendu la voix de ce géant mythologique : ces cornes de brume qui s’élevaient jusqu’au sein même des terres à vignes, longs appels déchirants que ma mère commentait d’une voix sourde, Cassandre toujours inquiète, prédisant les naufrages. J’ai mis du temps à comprendre de quoi ce grand corps d’eau était fait, pourquoi il était si particulier, quelle était notre chance de vivre en sa présence. Deux fleuves qui se rejoignent et courent ensemble vers l’Atlantique, une chevauchée d’eaux jaunes parsemées d’archipels : j’apprenais peu à peu que j’étais la fille du plus grand estuaire de l’Europe.
À l’école communale où la carte de France était accrochée devant mes yeux naïfs, enfant sujette aux paréidolies et autres anamorphoses, je m’étonnais d’observer que mon pays avait grossièrement l’aspect d’un visage de profil : l’arcade sourcilière constituée par l’embouchure de la Seine, la Bretagne figurant un long nez boutonneux, et mon estuaire lui-même dessinant sa grande bouche plutôt grimaçante. La France prenait ainsi l’air d’un esprit facétieux, d’une sorte de sorcière légèrement ricanante. En fait de sorcière, comme j’entendais parler à mi-voix de celle de Braud – la fameuse « Vieille de la Gironde », rebouteuse et jeteuse de sorts – qui dominait de son pouvoir occulte mon pays blayais et gabaï, je lui prêtais à peu près le profil de cette carte de France qui me fascinait. Je me sentais plutôt contente d’habiter un pays qui avait un visage, et surtout de grandir sur les lèvres entrouvertes d’une fantasmagorie à la Arcimboldo, lequel deviendrait bien plus tard un de mes peintres favoris. Il me fallut ce recul d’un regard sur une carte de géographie pour que se révèle le tracé de ces rives mystérieuses, mais il m’était bien difficile de faire coïncider les lignes dessinées sur le carton plastifié avec les eaux limoneuses que je contemplais sur la Corniche de la Gironde. Et plus encore d’admettre que là-bas, de l’autre côté, c’était le Médoc, seulement séparé de moi par un flux d’eau de quelques kilomètres, mais qui était un autre monde, un pays aussi étranger que le « rivage des Syrtes ».
Car depuis toujours, les deux rives se sont regardées sans que se créent de vrais liens. Les pêcheurs seuls allaient de l’une à l’autre, parcourant le cordon fluvial, commerçant avec les deux contrées. Les riverains, eux, restaient méfiants et repliés sur des cultures opposées, on y parlait la langue d’oc dans la presqu’île médocaine, le saintongeais et le gabaï sur la plus grande partie de la rive droite. Les eaux de l’estuaire, qui pourtant constituent une forte unité, séparent bien deux univers différents. De loin on dirait une île, c’est ainsi que le regretté Éric Holder appréhendait son Médoc d’adoption. Et pour moi qui suis de la rive opposée, il en était exactement ainsi. De loin, le Médoc se confondait avec l’archipel de la Gironde, les inaccessibles et désirables îles Verte, Patiras, Pâté ou Nouvelle, qui hantent les esprits de ceux qui rêvent, les yeux pleins de vertiges, au bord de ses eaux bistre.
J’ai souvent dit que je connaissais mon estuaire surtout par les pieds, ayant parcouru ses rivages de Bourg à Royan et de Blanquefort à la pointe de Grave. À la différence de Pierre Siré, navigateur fervent et auteur du si beau Fleuve impassible, je suis résolument une terrienne, mais qui apprécie et goûte les paysages aquatiques. C’est de la rive que j’aime à contempler ce grand corps de l’estuaire, particulièrement de Bayon où je suis née et où il se forme, face au bec d’Ambès, pointe chantée par Hölderlin ; ou encore de la Corniche où il prend des aspects de Mississippi baignant les jardins des anciens capitaines de navire ; de Plassac où la vierge de Montuzet veille sur les marins. Et aussi bien sûr de Blaye où la citadelle de Vauban exalte ses inoubliables couchers de soleil. De Saint-Seurin-d’Uzet où l’on circule dans son lit fossile. De Talmont où l’on est sous la garde de sainte Radegonde. De Meschers où l’on se baigne dans une eau caramel. De Saint-Georges-de-Didonne où Odilon Redon découvrit – grâce à lui ? – l’effervescence de la couleur. Et enfin de Royan où l’on désire rejoindre, aux confluences des eaux douces et des eaux marines, cette sorte de doigt levé vers le ciel : le flambeau fragile du phare de Cordouan, élégante architecture encore nommée « phare des rois ».
Dériver sur l’estuaire dans une barque de pêcheur ou sur toute embarcation basse permet de mesurer l’immensité de son empire et, par contraste, la vulnérabilité d’un corps humain. Mais très particulière aussi est l’expérience de le traverser avec le bac, en ses deux lignes qui seules, aujourd’hui encore, relient régulièrement les deux rives de cet énorme couloir d’eau bienheureusement dénué de ponts. Le bac du Verdon à Royan, d’où partent également les bateaux pour le fameux Cordouan, « Versailles des phares ». Et le bac de Blaye à Lamarque, contournant l’île Pâté qui contient le château d’If de la petite ville de ma jeunesse. Le trajet dure à peu près une demi-heure, mais c’est un voyage que l’on fait alors. Avec le sentiment de voguer sur un navire, vous surplombez des eaux couleur de thé, toutes scintillantes de mica et d’argent ; couleur de glycine si c’est le crépuscule, ou encore semées de roses effeuillées si le soleil vient de se coucher. Vous êtes sur ce bac comme le fut en Indochine « la petite » qui, sur le Mékong, rencontra l’amant à la luxueuse voiture noire qu’en cette occasion Marguerite Duras faisait entrer dans la littérature. Vous percevez autour de vous la force phénoménale de l’estuaire, vous vous trouvez sur un fleuve d’Asie aux bouillonnements tropicaux, le Gange ou le Yang-Tsé-Kiang.
Vous partez pour le grand large, vous suivez le sillage des poissons africains dont certains viennent chanter leurs amours dans les fosses profondes de ces eaux. Vous sentez que vous avez quitté votre monde, vous vous enivrez de la splendeur des flots laiteux, vous aspirez un vent qui vient d’ailleurs. La brise marine vous gifle et vous laissez votre regard courir vers les îles basses où jadis on foulait la vendange, vous le portez vers cet évasement lointain, radieux, dont la lumière ennoblit même les hauts murs de la centrale nucléaire qui vous apparaît soudain comme le château fort d’une mauvaise fée. Vous quittez les rivages, l’œil fixé sur l’écoulement pressé des flots. Vous partez bien plus loin, vous rêvez : l’Afrique ou l’Amérique sont vos prochains ports. Vous tanguez de bonheur dans des glissements de pourpre et de lilas, vous respirez à grands poumons les effluves de terre et de feuillages, de créatures marines et de bois flottés. Vous êtes vivant par tout votre corps, par tous les pores de votre peau. Vous sentez s’ouvrir votre poitrine, battre votre cœur redevenu adolescent, se dégager les ailes de votre esprit. Et pour vous-même, pour fêter ce moment de kairos, pour saluer cette rencontre avec quelque chose qui est bien plus qu’un estuaire, vous murmurez avec ravissement les mots du jeune Rimbaud : « Elle est retrouvée – quoi ? – l’éternité ! »