Prosopopée de la rue

Je suis la rue, je suis la ride dans laquelle s’écoulent les flux humains urbanisés. Je suis l’indispensable de la vie collective. Je suis l’indice pensable des urbanistes et des manifestants, en forme de lieu public. Tel est mon premier pouvoir : m’offrir comme une sorte de vide à activer. Et comme tel, ce pouvoir engendre désormais des mutations, des mises en cris, que les regards des commentateurs du temps condensent dans l’expression synthétique d’une nouvelle culture urbaine dénommée street culture.

Les Remparts de Sélestat, la partie est du rempart, accueille l’installation Point de rencontre : le rêve de l’artiste Sarkis (1993). © Christian Ruby.

D’une culture à l’autre

Néanmoins, cette culture sans doute nouvelle s’ancre dans des pouvoirs forgés au cours de longues pratiques, en fonction de nombreuses images et de langages déjà culturels.

De la ville, en effet, j’en fais une pratique de la dispersion et des cheminements concertés. Sans moi aucune puissance relationnelle ne peut s’exercer. Je suis ce creux inventé par les bâtisseurs, de telle sorte que des entre-deux maisons ou immeubles soient aménagés par les habitantes et les habitants, les citoyennes et les citoyens. J’en offre le loisir, mais je ne donne pas de directives, à défaut de suggérer des directions jusqu’au jour où se créent d’ailleurs des lignes informelles de parcours.

Je bénéficie d’images, autour d’une morphologie et de modèles d’exécution. On m’a souvent comparée à des systèmes hydrauliques, ainsi qu’au système sanguin. Heureusement, certains ont détourné ces images premières, et la psycho-géographie, sous format Guy Debord, entraîna des expériences de fascination de mes artères. On a parfois souhaité ma dissolution dans des esplanades ou des plateaux plantés d’immeubles à coursives. Mais à chaque fois, on revient à moi.

Je dispose enfin de langages. Outre d’une langue de la rue acérée, des langues dans la rue et des rues en langues, je croule sous des noms, attachés à une évolution évidente. Si « rue » ne convient pas, pour des raisons de dimensions, on peut m’appeler « avenue » ou « ruelle », « boulevard » ou « impasse ». Mais on peut aussi s’adonner à des influences culturelles diverses, je suis parfois passée en « cours », en « allée », en « via », en « calle », mais désormais on me préfère en l’anglicisme street, plus à la mode. La Commission d’enrichissement de la langue française du ministère de la Culture a d’ailleurs publié au Journal officiel plusieurs termes désormais légitimés, proposés par son collège de terminologie, parmi lesquels « street » et « street art », « graffiti », « tag », « graffeur », etc.

Les rayures fauves de la place Martin-Nadaud, Street painting de Lang & Baumann. © Christian Ruby.

Des moments historiques

Mais l’attention qu’on porte à mes pouvoirs est variable. Je suis soumise à des engagements souvent inconciliables. Tantôt négligée, sorte de reste entre des maisons, tantôt prise fermement en mains par des urbanistes afin de réorganiser les espaces urbains au profit des marchandises et des foules, après avoir fait l’objet de recherches de la part des historiens, je suis désormais revenue au centre des préoccupations sous une option nouvelle : devenir génératrice d’activités communes afin de participer à la diminution des tensions sociales, de renforcer des liens sociaux qui font cruellement défaut et de brasser des activités et des droits culturels dont chacune et chacun sent bien qu’ils ne peuvent encore longtemps être laissés pour compte.

Par héritage moderne, j’ai d’abord vocation à être le lieu par lequel passent les critiques de la société. Seul espace disponible pour des manifestations, je permets les rassemblements de foules, mais aussi les déambulations de la soirée et du dimanche. C’est même en se penchant sur ces activités que des écrivains célèbres ont forgé de nombreuses images. Le cinéma s’est lui aussi inspiré de mes formes, quand le déroulement même du film ne revêtait pas la configuration d’une trajectoire quasi urbaine. Bien sûr, je suis en concurrence avec les places, mais chacun(e) a bien remarqué que la place confine au statique et comprime, tandis que je promets bien mieux : des ambulations, des flux, des passages, des errances, des flâneries et des traversées. Pour autant, cet héritage tombe dans la morosité, et les violences des manifestations font aujourd’hui désordre, quand elles ne sont pas, à tort, assimilées à la violence urbaine moderne.

Une renaissance culturelle

Aujourd’hui, l’histoire me propulse vers de nouvelles mutations. Le regard que l’on porte sur moi se déplace. Mes pouvoirs en sont régénérés.

Je sens bien venir à moi une nouvelle question : comment actionner la machine symbolique au cœur d’une société soumise à d’importantes tensions, et à un urbanisme qui n’a pas fini de payer les conséquences de la ville fonctionnelle, réduite à l’exaltation de la communication, de la vie de travail et de la consommation ? Heureusement, afin de contourner cette réalité morose plus ou moins déprimante, beaucoup envisagent de colorer largement la vie quotidienne que j’encourage et de reconstruire, non sans y engager les artistes, une vie urbaine plus relationnelle. La puissance de l’image sur les murs, dans les rues, sur les places publiques, ne serait-elle pas capable de donner le change et de donner une nouvelle place à ce qu’on appelle désormais la vie culturelle ?

Je suis assez souple, remaniable pour me prêter à produire une telle ville nouvelle. Et pour l’engendrer, il faut construire avec moi un nouvel axe grâce auquel s’exprimeraient à la fois les ambitions nouvelles et les formes qui leur sont adéquates. Au lieu de me livrer toute faite aux habitantes et habitants.

Dans le meilleur des cas, je deviens un grand atelier dans lequel il n’est plus question de représenter le monde, mais de produire un ou des mondes. Dans le cadre de la ville relationnelle, telle qu’envisagée, le monde symbolique auquel je prête mes articulations s’attelle avec enthousiasme à la réorganisation des lieux publics. Encore faudrait-il examiner de près la question de savoir si l’on va se contenter d’expériences esthétiques ou si le travail entrepris va conserver une force d’irruption, de déstabilisation des habitudes trop canalisées par les formules médiatiques.

« Les Rochers dans le ciel », Didier Marcel, 2012, Place Farhat-Hached, Paris. © Christian Ruby.

Les rappeuses et les rappeurs se sont emparés de mes traits pour les chanter dans la rue-même, en mode désespéré, prêtant moins à une manière de voir différente qu’à une superposition de sentiments complexes : Doc Gynéco s’épanche Dans ma rue et résume mes apports dans Quality Street ; NTM n’est pas en reste ; Ministère AMER ne me néglige pas. Et si on consulte l’ouvrage de Simon Koci, auteur d’une étude sur les mots qui désignent la rue dans le rap, on trouve en premier lieu : béton, bitume, ciment, asphalté, triste, grisaille, désert, autant de termes qui soulignent l’urgence de me rendre des activités susceptibles de changer non seulement la perception de ma présence, mais encore la vitalité d’une artère qui pourrait déployer des complicités entre les milieux en ouvrant la ville entière à de nouveaux bruits moins secs. Orelsan souligne que l’on ne peut me laisser de côté, si « dans les rues pavées du centre, tous les magasins ferment » (Dans ma ville).

Compte tenu de l’appel de plus en plus fréquent aux artistes pour le réaménagement des lieux et des places, la question des interventions dans les lieux publics est moins celle du nombre, de l’ampleur et de ses modes, que celle de savoir si, sous commande des personnels politiques, les artistes ont trouvé ou non une nouvelle manière de mettre en relation l’art et la ville en persévérant à critiquer les canons établis. Face à chaque œuvre inscrite sur les murs de la ville, il convient de se demander ce qui est en train de se produire sous nos yeux. Se contente-t-on de requérir un replâtrage de l’urbain devant ses défauts manifestes, ou envisage-t-on de produire réellement une ville nouvelle ? La différence se lit à l’évidence dans les œuvres produites. Soit elles persévèrent à vouloir représenter le monde, soit elles tentent de produire un monde (nouveau).

L’espace public

Mon inquiétude réside en ce point. Que me veut-on finalement ? Comment utilise-t-on mes pouvoirs ? Entre ateliers dans la rue, déambulations poétiques quand ce ne sont pas des « brigades poétiques », performances, installations éphémères, œuvres d’art public, coins musicaux, food trucks, arts de la rue, et autres activités, ce ne devrait pas être uniquement une suite ou série d’occupations satisfaisantes pour les autorités qui convoquent ce qu’on réduit à la « culture » afin de redonner à toutes et tous une mobilité, physique et culturelle au défaut même d’un enfermement « chez soi ». Je suis donc le moment devenu central d’une interrogation de nos mœurs urbaines. Les propos les plus courants tenus désormais à mon sujet ne parlent plus que d’étonnement à susciter, d’imagination à réveiller, de narrations à produire, de contribution de chacune et chacun à la modification de l’image de la ville, de soi et des relations aux autres. Étais-je donc tombée si bas que l’on ne voyait en moi que routine et canalisation ?

Je ne suis pas réductible à un espace et des temps d’usages, bien sûr. Je fus le fruit d’une création qui mérite d’être continuée, d’être cultivée fût-ce en me vouant à ce qu’on appelle la street culture (du hip-hop au graffiti, du hot-dog au skate, de la mode à la danse, la musique, le sport, l’alimentation, et l’art). Cela à condition de ne pas négliger le fait que je suis le lieu même d’une démocratie active, manifestante, irruptive. À l’heure où de nombreux urbanistes ont mis la rue en crise, on ne peut oublier que je suis le lieu de résolution des crises.


Pour aller plus loin

- J. Bawin, Art public et controverses, XIXe-XXIe siècle, CNRS-Éditions, 2024.
- S. Lavadinho, P. Le Brun-Cordier, Y. Winkin, La ville relationnelle, Les sept figures, Éditions Apogée, 2024.
- T. Paquot, Poésies urbaines, de Baudelaire à Grand corps malade, Eterotopia France, Rhizome, 2023.
- J. Zask, Admirer, Éloge d’un sentiment qui nous fait grandir, Premier Parallèle, 2024.

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