La ville et ses ensauvagements
Un rat, un goéland, une mouche ou, sous d’autres latitudes, un macaque à longue queue, un raton laveur, un ours, est-il un animal « vraiment » sauvage ? Selon une opinion répandue, de tels animaux, lorsqu’ils s’installent en ville et vivent de nos déchets, n’ont plus rien de sauvage. Ils semblent dégénérés. Car « sauvage » rime soit avec dangereux, féroce et imprévisible, soit avec merveilleux, originel et vierge. Or ce sont là deux options dont la mise en œuvre pratique, par exemple dans les domaines de l’hygiène, de l’urbanisme, du tourisme ou de l’architecture, conduit à la situation de crise environnementale qui est la nôtre.

Sur la coupure entre ville et nature
La ville en est le signe le plus manifeste. Doublement coupée de la nature, elle l’est comme forteresse potentiellement assiégée et, à l’autre extrême, comme le site d’une dégradation de la nature humaine. Dans le premier cas, elle évoque une tour de Babel élevée vers les cieux ou une cité prétendument radieuse, ceinte de plusieurs séries de remparts, comme Jéricho aux temps bibliques par exemple. La cité idéale, telle que la dépeignirent les auteurs du célèbre panneau d’Urbino, est un univers minéral, sans vie ou presque, rationnel et symétrique, sous contrôle, géométrique. C’est une certaine image d’une certaine idée de la Civilisation. La vie authentiquement humaine dépendrait d’efforts pour se départir des conditions naturelles, y compris de cette composante bestiale, animale, corporelle de la nature humaine. On le prétend depuis longtemps : s’humaniser, c’est tuer l’animal en nous et se hisser progressivement vers la plus parfaite spiritualité.
Quant à la nature idéalisée (l’autre sens du sauvage), elle aussi est détachée de l’expérience. Par contraste, la ville symbolise alors la perdition, les miasmes et la dégénérescence morale comme physique. Qu’on la romantise ou qu’on en donne une version mystificatrice, on voudrait la nature vierge, c’est-à-dire permanente, telle qu’à l’origine, indemne de toute activité humaine. L’action humaine, notamment technique et scientifique, serait nécessairement destructrice. Depuis la création des parcs nationaux et la philosophie de la wilderness qui l’a inspirée au départ aux États-Unis, on persiste à affirmer un antagonisme entre les activités humaines et la « nature ». Pour conclure sur une note plus contemporaine concernant ces deux extrêmes, disons que le transhumanisme est au sauvage à détruire ce que la libre évolution est au sauvage à préserver. Dans les deux cas, ville et nature sont coupées l’une de l’autre.
Selon moi, telle est la toile de fond d’où émergent les perplexités concernant la présence d’animaux sauvages en ville. Les mêmes oppositions dont les termes sont en fait complémentaires, se font jour : d’un côté, il y a l’animal dangereux, nuisible, porteur de maladie, invasif, qu’il convient de repousser, de déplacer, voire de supprimer (le « prélever », l’« euthanasier », il existe tout un vocabulaire selon les situations). À l’opposé, l’animal dont la « naturalité » nous charme : un cerf le long de la route, un renard dont le panache roux zèbre la cour, un chant d’oiseau qui nous envoûte, etc. D’expérience fatale, la nature devient une expérience d’enchantement. Ces animaux, loin de nous déranger (du moins dans un premier temps), nous attirent. Alors nous tâchons de les attirer. Nous leur donnons à manger pour mieux les voir et s’en faire aimer, ce qui est en fait une autre manière de les dominer. Certaines espèces (singes, kangourous, dauphins, serpents, éléphants) sont à Bombay, à Sydney, à Bangkok, etc., des attractions touristiques incontournables. On voudrait nager avec les dauphins, charmer un serpent, chevaucher un éléphant, faire un selfie avec un ours, etc.
En fait, ce qui illustre bien la complicité des extrêmes, c’est que l’activité industrielle destinée à porter notre amour des animaux et à nous « reconnecter avec la nature », si ponctuellement que cela soit et quels que soient les subterfuges utilisés pour y parvenir, et celle qui est destinée au contraire à les contrôler, allant de la régulation à l’extermination, sont aussi florissantes l’une que l’autre.
Accueillir les animaux sauvages en ville
Accueillir correctement les animaux en ville et leur faire une place suppose de renoncer radicalement aux deux attitudes qui viennent d’être décrites. Dans la situation actuelle, c’est une priorité. Car d’un côté, le nombre d’espèces et d’individus de certaines espèces diminue dramatiquement et, de l’autre, on peut s’attendre à ce que de plus en plus d’animaux sauvages qui pourront s’adapter s’installent dans les zones urbaines et y sèment un certain trouble si rien ne change. On peut imaginer en effet que sous l’effet de la destruction de leur milieu naturel, de certains dérèglements climatiques, notamment de la sécheresse, du mitage et de l’extension des zones urbaines, ou encore de leur exploitation pour leur viande ou leur peau, etc., certains animaux trouvent en ville des températures qui leur conviennent, de la nourriture et de l’eau, un certain calme et une protection contre leurs prédateurs, y compris contre les chasseurs (quoiqu’un nouveau sport appelé tout simplement « chasse urbaine » tende à se développer). En sus de ces « réfugiées climatiques » que sont certaines espèces, on doit compter sur les espèces dites « opportunistes » ou « liminaires » qui intègrent les humains et leurs déchets dans leur écosystème et en tirent parti. En particulier, dans les zones de bidonvilles parfaitement insalubres qui s’étendent à l’infini, puisqu’elles abritent environ un quart de la population humaine[1], elle aussi chassée de son milieu d’origine. Elles offrent de belles opportunités à des espèces tels les moustiques et les rats, les chacals et les corneilles, les vautours et les chiens errants, les hyènes, les ratons laveurs, les sangliers et les goélands, etc. Loin d’une vision romantique et irénique, l’augmentation du nombre de tels animaux est proportionnelle au degré d’indignité de la condition humaine.

Mon hypothèse est que l’adoption d’attitudes propices à des relations de bon voisinage avec des animaux sauvages serait un pas vers l’écologisation des villes et, à terme, vers la restitution et la préservation des milieux naturels propres aux nombreuses vies animales aujourd’hui menacées ou transformées. Afin de justifier cette hypothèse, il faut d’abord remarquer que la crise environnementale que nous connaissons aujourd’hui est directement liée à la question de la ville car cette dernière ne produit rien de ce qu’elle consomme : ni énergie ni nourriture ni eau ni matériaux. Elle tire tout de l’extérieur qu’elle colonise en fonction de ses besoins. Le tournant écologique qu’il est urgent de prendre suppose donc de travailler d’arrache-pied à rendre les villes aussi indépendantes que possible en matière de production d’énergie, de recyclage et de réemploi de ces restes, d’alimentation et de biens d’équipement, etc. Autrement dit, il conviendrait de réinsérer l’écosystème urbain qui est en train de dérailler dans un écosystème naturel dont le premier serait partie prenante.
L’irruption d’animaux sauvages dans le décor urbain et, en même temps, dans nos consciences d’urbains, est ainsi une occasion à saisir pour repenser la place et le fonctionnement des villes sur terre. Par exemple, que faire face à la multiplication des ratons laveurs dans l’Est de la France ? Pour l’instant, on les trouve « mignons » et inoffensifs. On leur offre des croquettes pour chat, on se félicite qu’ils fassent bon ménage avec les hérissons eux aussi gavés de croquettes, on les attire et on leur apprend à manger dans la main. Mais s’ils parviennent à s’installer chez vous, il est probable que votre affection se transforme rapidement en phobie. De fait, en Amérique du Nord d’où ils viennent, et où ils sont fort nombreux, les dispositions qui sont prises visent à les éloigner au maximum et à les décourager d’approcher. Afin d’éviter que ces « super grimpeurs » détruisent un grenier ou le potager, apportent des maladies, la rage notamment, tuent des poules ou des animaux familiers, ou se servent dans votre frigo, il est conseillé de ne laisser aucune nourriture accessible, y compris les graines pour les oiseaux, de ne pas faire pousser de maïs ou de pastèques près des maisons, d’obturer tous les orifices telles les trappes d’accès, les cheminées, les aérations, d’éloigner les branches qui leur permettraient d’atteindre une fenêtre ou un toit, d’équiper les gouttières et autres élévateurs de colliers qui empêchent ces animaux de grimper ; et si tout cela échoue, de faire appel à un service de racoon removal, dont il existe un exemplaire dans chaque ville[2] et qui, selon les cas, piégera l’animal ou « l’euthanasiera ».
La leçon qu’enseigne une philosophie du voisinage, c’est que, bien qu’on ne choisisse pas ses voisins, il est possible de vivre en bonne intelligence avec eux sans pour autant avoir à leur offrir l’hospitalité, pourvu que les conditions soient réunies. De même que nous avons besoin d’appartements insonorisés pour ne pas souffrir de nos voisins de palier, nous devrions mieux gérer nos déchets et isoler nos logements, opacifier les baies vitrées afin que les oiseaux cessent de s’y écraser, baisser l’éclairage nocturne, équiper les toits de corniches, prévoir des bâtiments dotés des niches et des anfractuosités dont les hirondelles et les martinets notamment font leurs nids, laisser des plantes se développer, construire des passages sur et sous les obstacles que sont les routes et les chemins de fer, dépolluer nos cours d’eau urbains et les remettre à l’air libre, demander à nos architectes qu’ils prévoient des moustiquaires, etc. Nous devrions donc à la fois éloigner et respecter la vie bel et bien sauvage, c’est-à-dire non plus féroce ou au contraire pristine, mais indépendante de nous, libre tout simplement. C’est ainsi que s’éloignerait le risque que se réalise le funeste avertissement dont les Américains sont familiers : « A fed bear is a dead bear », « un ours nourri est un ours mort ».
[1] | The World’s Largest Slums: Dharavi, Kibera, Khayelitsha & Neza
[2] | https://wildlifecontroltraining.com/wildlife-species/raccoons/