L’effervescence de la ville au XVIIIe siècle
Savoir s’il est des enseignements à tirer des villes du XVIIIe siècle, dans la façon dont se sont organisés l’espace public, la rencontre avec autrui et l’intimité de la vie privée, relève de la gageure. L’histoire ne donne pas de leçons, mais l’historienne ou l’historien peuvent tenter de déchiffrer dans les traces du passé une esquisse de chemin à entreprendre pour aujourd’hui.
Si l’on pense à Paris au siècle des Lumières, plusieurs caractéristiques viennent aux lèvres : d’abord, une cacophonie sonore qui s’élève vers le ciel, tant les bruits sont divers et stridents. La population vit dehors, carrosses et fiacres font le branle-bas, les animaux envahissent les rues, la Seine et ses ports font un tohu-bohu grondant et impressionnant, les cris des marchands ambulants saturent les oreilles, les cloches sonnent sans cesse, les ateliers, ouverts sur la rue, résonnent du bruit des outils, les chants s’élèvent partout, et comme la population ne sait guère lire, les ordonnances royales sont criées dans la rue accompagnées de trompettiste. Le tohu-bohu sonore effraie même les étrangers qui arrivent à la ville ; on dit qu’effrayés, parfois ils s’en retournent. Les tavernes où l’on boit, badine, discute, cherche un travail, provoquent rixes et injures.
Paradoxalement, par rapport à nos villes d’aujourd’hui, la campagne est dans la ville, elle se voit et se sent ; l’herbe, la mousse, les écorces d’arbres, les plantes sauvages des collines, espaces non construits, dressent un paysage inclassable que les habitants occupent du matin au soir. Et si le goût pour la nature est très présent, on ne peut omettre que la ville est en même temps repoussante, dangereuse, avec ses flaques nauséabondes, ces déchets abondants et les restes d’animaux d’élevage, rendant les abords de Seine puants, auprès des lieux d’équarrissage. Ainsi, les journaliers se partagent-ils l’espace en cueillant les haricots verts et les pêches à Montreuil ; moissonnant le blé plus au nord de la ville ou se préoccupant des vignes abondantes et appréciées. À d’autres moments, hommes et femmes s’enfoncent dans la ville pour trouver un travail ou longent les bords de la Seine ou de la Bièvre pour trouver un emploi auprès des fleuves.
Voici un espace public sursaturé, chaque jour devant accueillir hommes et femmes qui subissent l’exode rural. C’est dans cet espace que vit la population, hommes, femmes, enfants ; c’est dans ces lieux si particuliers que la notion d’intimité n’existe pas (elle n’adviendra qu’au XIXe siècle). Chacun, chacune, déambule ou travaille dans la rue : espace privé et espace public y sont confondus. D’ailleurs peut-on parler d’espace privé, lorsque l’on sait que tous habitent dans des logements en haut des immeubles (au-dessus des appartements bourgeois) et que les portes s’ouvrent de chambre en chambre tout au long des allées. L’escalier est lieu de rencontre, de badinage mais aussi de rixes. Je ne sais si l’on peut dire que « l’intimité » est mise à mal puisqu’elle n’existe pas. Il faudrait pouvoir plonger dans les esprits et les âmes pour connaître ce qu’ils ressentent. Les archives ne le permettent pas toujours.
Ce qu’elles permettent d’appréhender, c’est un climat très particulier où la promiscuité est reine et où tout se sait, ou presque, où l’on ne cesse de se croiser et de se rencontrer, de se mépriser ou encore d’entrer en amitié ou en badinage, envier les riches bourgeois qui peuplent les hôtels dans le Marais ou autres quartiers. Les rumeurs naissent et meurent à l’allure de chevaux emballés. Elles viennent d’informations orales que l’on se donne les uns aux autres ; si bien que l’information est abondante, les rassemblements fréquents, le désordre toujours possible et les émeutes très craintes de la police et du Roi. La ville est orale, oralisée et même si les affiches y sont présentes, l’on voit chaque jour devant elles de petits groupes assemblés où un homme sachant lire s’époumone à haute voix pour prévenir les autres. Ainsi clame-t-on le prix du pain, les annonces de la guerre, la vie du Roi, ses déplacements et ses intrigues.
Au milieu de tout ce qui nous semble être de la confusion – et qui pourrait porter un autre nom, moins péjoratif – fêtes et chansons animent sans cesse rues et faubourgs, ainsi que de nombreux théâtres ambulants alignés sur les faubourgs. Fêtes, effervescence heureuse, plongent la ville dans une atmosphère très contrastée. Près d’une rixe on joue du tambour et l’on danse ; près des promeneurs, on s’enfonce, avec une « belle », dans les taillis, et c’est ainsi chaque matin et chaque soir. Processions, messes, Te Deum rythment l’espace, apportant d’autres sons ainsi que l’appel à respecter Dieu et le Roi. Au-dessus de tout cela, la police, son lieutenant général et ses commissaires guettent toute inflammation de l’atmosphère.
C’est peut-être cela « l’urbanité » d’une ville du XVIIIe siècle, sa façon chaotique de mêler promenades, travaux, rencontres, violences, « mixité » obligée entre hommes et femmes (ce qui rend les relations entre les sexes différentes de celles d’aujourd’hui). En même temps règne une véritable acuité du sens politique : cette population sensuelle, effervescente, orale et tactile pense et réfléchit, connaît les injustices et y résiste, clame son mépris du luxe ostentatoire que déploient les carrosses et les aristocrates, et vit de nombreuses contradictions : une façon bien particulière d’aimer son Roi et une autre tout aussi particulière de le détester avec ses élites et leur façon d’ignorer leur misère donc de l’aggraver.
Que dire de ce désordre apparent qui, de fait, permet bien des enthousiasmes et aussi d’amères déceptions et rancunes face aux plus riches ? Une chose me retient : l’étonnante façon de vivre ensemble, qui charrie espoir et désespoir, et qui assume comme elle peut ce bouquet mal dressé que sont les émotions, les stupeurs et les voix d’une population urbaine qui au XVIIIe siècle est toute requise par la recherche du travail et la cohabitation avec la misère et ses troubles.