Oradour-sur-Glane Le passé présent
Se rendant en avril 2022 à Irpin, le président ukrainien Vladimir Zelensky annonçait vouloir conserver en état de ruines le pont détruit le 25 février, au deuxième jour de l’invasion russe, et d’en faire un mémorial à ciel ouvert, en vue de « toujours rappeler à toutes les générations de notre peuple l’invasion brutale et insensée que l’Ukraine a su repousser[1] ». Depuis, un nouveau pont a été reconstruit à côté du pont fracturé et l’agence d’architecture Slava Balbek, qui avait défendu la conservation des ruines auprès de Zelensky, développe le projet d’un lieu « où tout le monde peut honorer les héros et les victimes de la guerre et, en même temps, protéger ceux qui ont des souvenirs douloureux de l’époque de l’évacuation en évitant de les traumatiser à nouveau[2] ». De fait, quarante et une personnes ont péri sous les bombardements en voulant traverser la rivière après que le pont a été détruit par les Ukrainiens pour stopper l’armée russe. Dans le projet du mémorial, tous les objets existants – les planches de bois, la voiture renversée, les poussettes abandonnées – ont été scannés en 3D, archivés, préservés afin d’être repositionnés exactement comme ils ont été laissés.
Le choix de conservation des ruines et des objets pour ce futur mémorial n’est pas sans rappeler l’exemple du bourg martyr d’Oradour-sur-Glane et la décision prise par le général de Gaulle, le 4 mars 1945, d’en faire « le symbole des malheurs de la patrie » et « d’en conserver le souvenir, car il ne faut plus jamais qu’un pareil malheur se reproduise ».

Le 10 juin 1944, quatre jours après le débarquement de Normandie, 642 personnes avaient trouvé la mort à Oradour-sur-Glane, dans un massacre perpétré par la 3e compagnie du régiment de la division SS Das Reich. Après avoir encerclé le village, les soldats rassemblèrent les habitants, séparèrent les hommes des femmes et des enfants et les conduisirent respectivement dans les granges et l’église. C’est dans ces lieux que furent exécutées et brûlées vives les personnes se trouvant ce jour-là à Oradour-sur-Glane, à l’exception de huit d’entre elles qui ont pu échapper au massacre. Dès lors qu’il ne restait aucun survivant, les SS ont pillé le bourg puis organisé une orgie dans une ferme préservée de l’incendie, avant de mettre le feu. Dans la soirée il ne restait plus d’Oradour que des ruines fumantes.
Le nom d’Oradour devint le symbole de la barbarie nazie, rejoignant le triste palmarès d’autres bourgs martyrs, tels Lidice en Tchécoslovaquie, Marzabotto en Italie ou Distomo en Grèce…
Mais c’est bien l’existence des ruines non arasées qui va décider du classement, le 10 mai 1946, d’Oradour-sur-Glane en tant que monument historique. De fait, dans un mode opératoire bien rodé, les SS faisaient suivre les exécutions par l’anéantissement des traces. Or, pressés par l’avancée des Alliés, ils n’ont pas eu le temps de revenir raser les ruines. Le spectacle saisissant des façades calcinées et des objets abandonnés faisait dès lors accéder immédiatement à l’horreur du massacre. En ce sens, on peut dire que la décision de conserver les ruines « en l’état où elles se présentaient au lendemain de l’incendie[3] », relevait aussi d’une stratégie esthétique, au sens kantien du terme : science du sensible, qui permet d’accéder aux émotions.

du régiment de la division SS Das Reich. © Bert Kaufmann – Flickr
Cependant il est très vite apparu que conserver les ruines à l’état de ruines posait des problèmes techniques qui se sont amplifiés avec le temps. Les murs non couverts se dégradaient et risquaient de s’effondrer, les pluies avaient lavé les traces des fumées et la végétation essayait de reprendre ses droits. S’engage dès lors une lutte contre ce passage du temps, conduisant à un certain nombre d’ajouts et d’artifices, tels que des béquilles, le couvrement des murs, l’injection du ciment, le désherbage.
D’autres questions surgirent. Si dans le cas des camps de concentration la mémoire des lieux ne renvoyait qu’à celui du génocide commis, le bourg avait connu une vie avant le massacre. Pour certains survivants, les lieux faisaient naître des souvenirs paisibles de leur enfance et ils ont eu du mal à accepter de ne plus pouvoir y retourner librement, voire y cueillir les fruits des vergers, dès lors que le lieu fut classé et ceint d’un mur.
Par ailleurs, si le classement du bourg commémorait le massacre, il ne répondait pas au besoin individuel et collectif de commémorer les morts. Bien que libre d’accès, il n’était pas une nécropole. C’est au cimetière, non englobé dans l’enceinte du monument historique, que les familles des victimes se rencontraient et se recueillaient, en attendant que soit érigé, à leur demande, le Martyrium, pour abriter les cendres des victimes. Or, celui-ci, conçu sous forme d’une crypte et inauguré en 1953, n’a jamais été utilisé à cette fin. En 1953, le procès de Bordeaux, lors duquel ont été jugés puis, pour la plupart, amnistiés les participants aux massacres d’Oradour, dont les « malgré-nous » alsaciens, va créer une profonde fracture avec l’État. Par opposition à ce monument national, l’association des familles va créer son propre lieu de recueillement en érigeant, en 1954, un ossuaire au milieu du cimetière, inscrivant ainsi dans le sol et dans l’architecture ce conflit mémoriel.
Le temps a infléchi la mémoire du lieu, celle-ci devenant moins vive pour les nouvelles générations de visiteurs. Face au risque de voir évoquer autre chose que le massacre, – tantôt une vision nostalgique d’un bourg d’antan, tantôt celle, romantique, des ruines –, a été initié, cinquante ans plus tard, un Centre de la mémoire, inauguré en 1999.
En l’absence des ruines, le monument historique Oradour-sur-Glane aurait-il connu la même histoire, posé les mêmes problèmes de conservation et de conflits mémoriels ?
La vie dans le nouveau bourg, construit à côté, avec vue sur les ruines et interdiction jusqu’à la fin des années 1980 de célébrer des fêtes, aurait probablement été différente.
L’exemple de Lidice[4] est, à ce titre, instructif. Deux ans, jour pour jour, avant le massacre d’Oradour, en juin 1942, ses habitants ont subi un sort en tout point similaire. Les SS ayant non seulement eu le temps d’araser les ruines mais, de plus, ayant filmé le massacre, le monument réalisé après la guerre n’a pas cherché à être immersif. Les ruines ont été rasées à un mètre du sol et un « Jardin de la Paix et de l’Amitié », planté de milliers de rosiers provenant de différentes parties du monde, a été créé en 1955, transformant le site en une nécropole fleurie.
En ce sens, si Oradour-sur-Glane est un monument de remémoration, en ce qu’il sert à se rappeler un épisode, Lidice serait un monument de commémoration, en ce qu’il marque la distance qui nous en sépare.
Cette distance ne peut cependant se décider et il faut parfois du temps pour permettre le passage de l’un à l’autre. Cent ans sont ainsi passés avant que ne puisse être érigé le mémorial international de la Première Guerre mondiale, sous forme de l’Anneau de la mémoire en porte-à-faux, conçu par Philippe Prost, rappelant métaphoriquement la fragilité de la paix. À l’intérieur sont gravés 580 000 noms classés par ordre alphabétique, sans distinction de nationalité, de grade, de genre ou de religion. Transposition et cohabitation impensables jusqu’alors.
Que les ruines d’Oradour-sur-Glane continuent à être entretenues ou finissent par se désagréger, la force mémorielle du lieu réside peut-être avant tout dans l’emprise symbolisée par son enceinte et dans l’expérience du vide, du silence et du recueillement qui nous est offerte. Autant de valeurs qui manquent dans la ville contemporaine.
Pour aller plus loin
L’urbicide, forgé à partir des racines latines urbs (ville) et caedere (tuer), est la destruction délibérée d’une ville, non pas simplement dans un but stratégique militaire, mais avec l’intention d’anéantir son identité culturelle et historique. De Carthage à Sarajevo, l’urbicide, parfois qualifié de meurtre d’une ville, a tenté d’effacer les traces d’un peuple, d’une civilisation, en détruisant les bâtiments, les monuments et les espaces publics qui constituaient le cœur de leur communauté.
[1] | « Architects plan a city for the future in Ukraine, while bombs still fall », The New York Times Magazine,7 novembre 2022. https://www.nytimes.com/2022/11/07/magazine/ukraine-rebuild-irpin.html
[2] | https://www.balbek.com/irpin-open-fracture-eng
[3] | Réponse des motifs de l’ordonnance de classement d’Oradour-sur-Glane, 1946 (Bibliothèque du patrimoine, carton 3174).
[4] | Aujourd’hui en République tchèque.