Pourquoi les villes ressemblent à leur image ?
Les images deviennent vraies
Ni les pays, ni les individus, ni les villes ne sont conformes à leur image. Les stéréotypes ne sont pas la réalité. Paris n’est pas seulement une ville de « bobos » et de grande culture, Marseille n’est pas la ville du seul petit peuple de Pagnol, de Guédiguian et de Plus belle la vie, pas plus que les Bordelais seraient tous des bourgeois austères et distingués. Pour un historien et pour un sociologue, il est assez facile de mettre en évidence toute la distance qui sépare la réalité et les images qui en sont données. Les images ne résistent pas longtemps aux statistiques.

Mais en même temps, ces images participent de la réalité dans la mesure où elles sont célébrées, mises en scène pour attirer les touristes, où elles orientent des politiques et des investissements, dans la mesure surtout où la plupart des habitants d’une ville y adhèrent et y croient. Il suffit de leur demander s’ils aiment leur ville et pourquoi pour s’en convaincre : on aime Bordeaux parce qu’elle est devenue belle et vivante, parce qu’elle se transforme, parce qu’elle est paisible, parce que le vin, les restaurants, les quais, le tram[1]… On adhère à l’image que la ville donne d’elle-même.
L’histoire, les mémoires et le patrimoine
Bien que les images soient des constructions, dans lesquelles les agences de communication et la presse jouent un rôle essentiel, elles finissent par être vraies parce qu’elles engendrent des sentiments et des pratiques qui les confortent. Pour essayer de comprendre les processus de construction des images et d’adhésion à ces images, il importe de distinguer l’histoire, les mémoires et les politiques patrimoniales.
L’histoire peut être conçue comme un ensemble de récits objectifs et hétérogènes fondés sur l’analyse savante des évolutions et des événements. L’histoire est toujours « compliquée » et ambivalente, mais, pour l’historien, le passé peut expliquer une part du présent. À l’inverse, pour la mémoire, c’est le présent qui explique le passé ou plutôt, c’est le présent qui ne retient de l’histoire que ce qui le conforte. Les mémoires choisissent dans l’histoire ce qui les arrangent. Bien sûr, Bordeaux fut une ville de négociants et de bourgeois tournés vers l’Angleterre, bien sûr Bordeaux fut le premier port de France à la veille de la Révolution, bien sûr Bordeaux fut une ville plus girondine que Paris… Mais Bordeaux fut aussi une ville industrielle et ouvrière, ce fut une ville de migrants espagnols et portugais dès le XVIe siècle, et Bordeaux reste une ville de migrations. Mais la mémoire n’a pas tout retenu. Le Bordeaux populaire en a été comme effacé, réduit à l’état de friches industrielles, comme ce fut longtemps le cas de la rive droite et du nord de la ville. Quand cette mémoire populaire existe, elle devient une sorte d’exotisme populaire comme les souvenirs du quartier Saint- Pierre et le « folklore » de Saint-Michel et des Capucins. Mais la mémoire bordelaise n’a gardé que le souvenir de « l’âge d’or » du XVIIIe siècle auquel aurait succédé un long endormissement avant que le « réveil » surgisse avec la redécouverte des quais où les bateaux de commerce, les bars interlopes et le monde des dockers ont quasiment disparu. On n’a pas seulement blanchi les façades des immeubles, on a aussi nettoyé la mémoire. En tout cas, c’est ainsi que la ville aime se montrer et attire les touristes et les nouveaux venus : ville bourgeoise et secrète devenue « vivante », mais ville « chic » et mesurée. À en croire des séries télévisées qui se déroulent souvent à Bordeaux et en font la publicité (Le Sang de la vigne, Section de recherche et Mongeville), entre ses châteaux, ses chais et ses cabinets de notaires, la bourgeoisie bordelaise pratiquerait l’assassinat familial comme une sorte de hobby ! Le peuple et les grands ensembles de la banlieue n’y existent pas.
Le « style » bordelais
La mémoire a choisi ses gloires passées en les inscrivant dans l’image de la ville. Tout se passe comme si le scepticisme de Montaigne, le libéralisme de Montesquieu et le conservatisme éclairé de Mauriac participaient du même « esprit » bordelais. Trois « bourgeois » attachés à leurs vignes et à leur « château », trois écrivains pas vraiment dupes de leur propre milieu, voire cruels à son encontre, mais profondément attachés, comme dans le cas de Mauriac. Méfiant à l’encontre des religions comme Montaigne, favorable au « doux commerce » comme Montesquieu, bourgeois catholique conservateur mais défendant les Républicains espagnols comme Mauriac, les trois « M » incarneraient l’esprit tolérant et ouvert de la ville, son atmosphère intellectuelle mesurée, comme le répètent sans cesse les biographies consacrées à ces figures, de Jean Lacouture à Alain Juppé notamment[2].
La mémoire politique de la ville met en évidence le goût du compromis et de la modération, quitte à abandonner à l’histoire les « épisodes » moins glorieux : le trafic triangulaire, plus encore l’économie de plantation, Marquet et Papon qui furent d’un zèle particulier dans la collaboration. La mémoire est tentée de passer sous silence les protestations populaires dont Bordeaux n’aurait connu que des manifestations elles aussi « modérées » au prix d’une certaine « amnésie » : la révolte de l’Ormée a laissé moins de traces que la révolte des Canuts à Lyon. Sur une tonalité mineure, Bordeaux se serait bornée à suivre Paris en 1936, en 1968 ou en 1995, même si la grande grève de 1953 est née à Bordeaux. Quoi qu’il en soit, Chaban-Delmas a construit un système de compromis dans lequel les responsables politiques bordelais se sont coulés. L’agression et l’excès ne font certainement pas partie du style local, et ceux qui s’y sont risqués, comme Virginie Calmels récemment, l’ont payé. En la matière, l’image et la mémoire ont imposé un style politique « réel ». Et il n’est pas seulement politique : je reste étonné par le calme relatif avec lequel les supporters des Girondins encaissent les échecs de leur club. Ce n’est guère imaginable à Lyon, Marseille, Paris ou Saint-Étienne.

La tradition pour mieux se transformer
Durant les trente dernières années, la mémoire bordelaise est devenue un patrimoine, un ensemble de politiques urbaines visant à faire que la ville ressemble à ses stéréotypes. L’aménagement des quais, le blanchiment des façades, les rues piétonnes, la multiplication des restaurants et des terrasses, la Cité du Vin, les fêtes du fleuve et de la vigne… Évidemment, cette politique n’est pas seulement un hommage à la mémoire de la ville, elle est aussi une stratégie efficace de développement économique. De la même manière que Bilbao a renversé son image industrielle et noire avec le musée Guggenheim, Bordeaux est devenue une ville à la mode, captant des millions de touristes, séduisant les nouvelles classes moyennes attirées par la réputation de « qualité » du mode de vie bordelais et girondin. C’est l’alliance du TGV et de la mémoire devenue patrimoine qui explique le succès bordelais dans la concurrence des villes qui promeuvent leur image comme un atout économique. Il y a quarante ans, mes collègues parisiens ne m’enviaient guère de vivre dans un ville si triste et si noire ; ce n’est plus le cas aujourd’hui, je suis censé vivre dans une ville cool, moderne… et proche de la mer ! Le travail de construction d’une image a incontestablement fonctionné.
Il serait cependant injuste d’en rester à une image passéiste et traditionnelle de Bordeaux. La construction et la mise en lumière d’une tradition bordelaise sont presque toujours associées à l’image complémentaire d’une ville moderne et dynamique. C’est le « nouveau Bordeaux » de la rive droite, de Bacalan, du quartier de la gare et du quai de Palutade. C’est le Bordeaux des industries de pointe, de l’aéronautique, de l’université de Bordeaux et de ses laboratoires. C’est la ville des étudiants et de la jeunesse, la ville animée qui s’étend l’été sur les plages et le Bassin. C’est la ville du grand Bordeaux qui accueille plusieurs milliers d’habitants tous les ans. Aussi la mémoire bordelaise traditionnelle est-elle toujours associée à l’image d’une ville qui se transformerait profondément sans se renier. Il n’est pas nécessaire de penser que la construction des stéréotypes urbains procède de stratégies concertées de « manipulateurs » des images et des opinions, pour voir que l’émergence d’un Bordeaux moderne exige l’attachement à un imaginaire traditionnel afin que les ruptures de la modernisation et du changement ne soient pas vécues comme des destructions et des abandons. On se transforme d’autant mieux que l’on est assuré de rester identique à ce que l’on pense être. Loin de s’opposer, les deux stéréotypes se renforcent ; dans quelques années, les cars promèneront les touristes du quai de Palutade moderne à la place de Bourse traditionnelle.
La fin des équilibres ?
On peut raisonnablement penser que les stéréotypes tiennent tant qu’ils sont vraisemblables, tant que les acteurs y croient parce qu’ils ne sont pas trop démentis par leurs usages et par leurs expériences de la ville. Il faut que la ville ne soit pas perçue comme un décor réservé aux seuls touristes et que ses habitants s’y logent et y circulent aisément, et ne se sentent pas chassés parce qu’ils ne seraient conformes ni aux stéréotypes de la vieille ville bourgeoise, ni à ceux de la ville moderne réservée aux cadres et aux professions créatives. Quand il est trop difficile de se déplacer et de se loger, quand la rocade est toujours saturée, quand les zones d’emploi et les zones de d’habitation s’éloignent, quand l’écart se maintient ou se creuse entre les communes les plus riches et les communes les plus pauvres, l’adhésion à l’image que la ville se donne d’elle-même peut ne pas y résister.
Il importe aussi que le succès d’une ville qui concentre la plupart des ressources, des services et des richesses, ne donne pas le sentiment de vider les territoires situés à vingt kilomètres de l’agglomération. À ce propos, comment ne pas penser que le succès des manifestations des Gilets jaunes à Bordeaux, et plus encore, la répétition des violences dans le centre historique identifié à la mémoire de la ville, ne soient pas le symptôme d’une forme de ressentiment contre une image de Bordeaux qui laisse désormais trop d’habitants de côté et qui laisse accroire que la ville vide les territoires qui l’entourent en captant toutes les ressources. Aux yeux de beaucoup, la ville ne ressemble plus vraiment à son image et celle-ci est menacée de ne devenir qu’une affiche publicitaire destinée à d’autres qu’aux Bordelais.
[1] | Sud Ouest, sondage, 15 mai 2018.
[2] | De son côté, le Conseil régional, de gauche, soutient activement les rencontres de Malagar, la maison de l’éditorialiste du Figaro.