Hommage à Didier Lapeyronnie

Datant des années 1960 et devenue insalubre, la cité des Ruaults à Sainte-Eulalie a été démolie en 2013 – 2014 dans le cadre d’une opération de renouvellement urbain © Hélène Dumora – a’urba

Avec la ville déchirée, avec la société clivée par les inégalités et les « communautés », l’existence des ghettos urbains semble être une évidence. Les ghettos sont ces quartiers dominés par la pauvreté, la violence, les trafics, l’emprise de l’islam, bref ces quartiers pitoyables et dangereux, comme hors du monde. Mais alors que la notion de ghetto s’est imposée dans le vocabulaire des médias, des élus et des travailleurs sociaux, elle se heurte à de profondes résistances chez les spécialistes des sciences sociales tant il va de soi que les quartiers les plus pauvres et les plus ségrégués de notre pays ne ressemblent ni aux ghettos juifs de Prague et de Varsovie, ni à Soweto en Afrique du Sud, ni même aux quartiers noirs des grandes villes américaines. Didier Lapeyronnie a échappé à cette discussion improbable sur la définition objective d’un « vrai ghetto » en partant d’une hypothèse relativement simple : le ghetto n’est pas une situation mais c’est un double processus. Le premier est une mise à l’écart sociale, raciale et spatiale, le second est la formation d’une expérience sociale singulière entraînant une dépossession de soi parce que l’on est assigné à y être ce que l’on n’est pas et ne veut pas être. En ce sens, le ghetto est plus et autre chose que la somme des inégalités et de la marginalisation urbaine[1].

Dans l’intimité des habitants  d’un quartier ghettoïsé

Pour mettre cette hypothèse à l’épreuve, il ne suffit pas d’accumuler les indicateurs sociaux, il faut entrer dans la vie et dans la tête des habitants du quartier ghettoïsé. Didier Lapeyronnie a consacré plusieurs années d’enquête à un quartier populaire d’une ville moyenne de province, un quartier relativement banal comme il en existe beaucoup, un quartier qui ne fait pas l’actualité nationale, qui ne flambe pas devant les caméras, mais un quartier que la ville craint et dont les habitants se sentent prisonniers. À force de patience, d’empathie et de confiance, Didier Lapeyronnie et son équipe de chercheurs restituent les mots et les émotions, les colères et les souffrances des individus comme bien peu de recherches ont su le faire, révélant ce que l’on préfère souvent ignorer : les individus luttent contre ce qui les écrase, quitte à savoir que, dans le ghetto, le combat est perdu d’avance[2].

La cité des Ruaults à Sainte-Eulalie, démolie en 2013 – 2014 © Hélène Dumora – a’urba

L’histoire du quartier de Bois-Joli est celle de bien des quartiers populaires construits dans les années 1960 et 1970. C’était un quartier ouvrier accueillant des immigrés sûrs de trouver du travail dans le coin. C’était un quartier populaire, mais certainement pas un ghetto quand ceux qui entraient dans la société industrielle bénéficiaient de la qualité de l’habitat et des équipements sociaux, et quand ceux qui avaient gagné un peu d’argent quittaient le quartier pour un pavillon proche. Le quartier bougeait. Aujourd’hui, « le travail s’en va », il ne reste rien des banlieues rouges, les ouvriers se sentent appauvris et désespérés de vivre là, les immigrés sont majoritaires, les « cas sociaux » y survivent grâce aux aides sociales, les jeunes « tiennent » la rue et les halls d’immeubles. Alors qu’il est proche du centre-ville, le quartier est séparé de la ville des « bourgeois » et des « blancs ». Bois-Joli est un ghetto parce que c’est une nasse qui vous enferme et, dans une certaine mesure, qui vous protège du regard des autres. Mais ce ghetto n’est pas une société à part, avec sa culture et ses mœurs propres, ce n’est pas une communauté close car chacun sait bien ce qu’il en est de la vie des classes moyennes qui semblent libres de construire leur vie professionnelle et personnelle puisque le regard des autres ne les écrase pas. Le ghetto est une tension entre les idéaux des sociétés démocratiques et une assignation sociale et raciale. Le ghetto est une vie impossible bien plus qu’une culture.

Un monde rejeté et fracturé

Avant d’être une expérience, le ghetto est produit par une accumulation de contraintes. La première d’entre elles, on l’oublie souvent, est la pauvreté. On vit à Bois-Joli parce qu’on est pauvre, on y arrive parce qu’on est pauvre, on y reste parce qu’on est pauvre. Cette pauvreté endémique n’empêche pas les habitants de construire un ordre moral de la pauvreté en fonction de la « dignité » des revenus plus que de leur niveau ; en haut ceux qui travaillent, en bas les « cas sociaux » vivant des aides sociales, au milieu ceux qui « bricolent ». Mais, même quand on est pauvre, il ne faut pas « être un pauvre » renonçant à sa dignité et les « cas soc » sont particulièrement méprisés dans cette économie morale. Le ghetto est aussi la menace d’être une « classe dangereuse » incarnée par les jeunes, leur violence et leur « bizness » qui interdisent d’être solidaire des voisins, même quand chacun a la nostalgie du « monde d’avant » et des solidarités perdues. Enfin, le ghetto est fracturé par les origines et les races : les Arabes majoritaires et qui donnent sa couleur au quartier perçu comme un quartier arabe, mais aussi les migrants venus d’Afrique noire et accusés de faire trop de bruit, d’avoir trop d’enfants et de prendre toutes les aides, enfin les blancs obsédés par leur déclassement. Le ghetto n’est pas une communauté : victime des classements moraux, sociaux et raciaux, il les déplace et les reproduit à son tour.

En fait, l’unité du ghetto vient du dehors, et d’abord du poids et de l’échec des institutions dont chacun dépend. Alors qu’il semble n’y avoir que l’école pour s’en sortir, personne ne se fait d’illusions. La plupart des élèves échouent, 40 % des jeunes n’ont aucun diplôme, et comme l’école est perçue comme « blanche », chacun a le sentiment d’y être ignoré et rejeté. Les jeunes garçons ne jouent guère le jeu scolaire et sauvent ce qui leur reste de dignité en agressant des enseignants toujours étrangers au quartier. Les familles se sentent toujours accusées d’être « démissionnaires » et incompétentes, toujours trop laxistes ou trop autoritaires. La carte scolaire est perçue comme un piège et un prolongement du ghetto. Omniprésents, les services sociaux et les travailleurs sociaux sont indispensables à la survie, mais ils échangent les aides contre mille procédures bureaucratiques et contres des signes de soumission et de bonne volonté dont personne n’est dupe. Au fond, disent les habitants de Bois-Joli, les services sociaux vivent sur le dos du quartier et de sa misère. Enfin, alors que la délinquance est omniprésente, la police semble être absente et violente à la fois. Elle est absente parce qu’elle n’entend pas les plaintes des habitants de la cité qui sont les premières victimes de la violence des jeunes. Comment porter plainte contre les jeunes du quartier qui vous menacent de représailles, et qui passent à l’acte contre vos biens et vos proches ? Mais cette police, absente quand on a besoin d’elle, est aussi trop présente pour contrôler les déplacements, pour sanctionner les infractions au code de la route, pour mal vous parler, pour vous soupçonner et vous « emmerder » puisque vous êtes de Bois-Joli. En définitive, du point de vue des habitants, les institutions de la République ne font pas leur travail et, quand elles le font, c’est contre vous.

L’atmosphère raciste du ghetto

Le sentiment d’être ignoré et rejeté se cristallise dans l’atmosphère raciste dont tous les habitants du ghetto ont une expérience latente et continue. Il n’est pas nécessaire d’être insulté pour savoir que le regard raciste vous rabaisse et vous méprise. Aussi ne se rend-on pas dans la « ville des blancs » sans craindre d’y être mal reçu. La police demande leurs papiers aux jeunes, les vigiles des magasins se méfient et chacun sait que la discrimination sera l’expérience la plus banale quand on cherchera un emploi. Quels que soient ses diplômes, ses qualités et ses qualifications, personne n’échappe à sa race. D’ailleurs, les enfants des immigrés qui n’ont jamais connu d’autre pays que la France et qui ne parlent pas d’autre langue que le français, sont toujours, à leurs propres yeux et à ceux des autres, des immigrés. Le fait même de vivre à Bois-Joli fonctionne comme un stéréotype racial : les vêtements, le langage, les attitudes… tout fait office de race. Pour les jeunes garçons notamment, le racisme est une expérience totale. Comme ils se sentent définis et empêchés par le racisme, le racisme explique et parfois justifie tout puisqu’on ne peut jamais en sortir, à la différence des filles, elles aussi racialisées, mais « sauvées » par le préjugé raciste qui en fait les victimes absolues de la domination masculine et arabe. Aussi les jeunes garçons sont-ils le noyau dur du ghetto, son image et son problème.

Dès lors, comment ne pas en vouloir au reste du monde, comment ne pas imaginer que tout complote contre Bois-Joli ? Nous sommes au plus loin de la politique. Les habitants de Bois-Joli n’en parlent jamais puisque les politiques, comme les institutions, pèsent sur eux plus qu’ils ne représentent. Parmi les forces qui complotent contre le quartier, les Juifs occupent une place de choix : cette minorité supposée riche, puissante et installée au pouvoir aurait réussi à être la figure de la victime du crime absolu et à priver les jeunes du ghetto de l’attention et de la compassion dues aux victimes. Le Juif est partout et se cache ; un jeune observe que Tarik Ramadan est dénoncé comme un intellectuel musulman alors que Bernard-Henri Lévy est présenté comme un intellectuel universel. Étrangement, cet antisémitisme relie les « Arabes » et les ennemis les plus farouches desdits « Arabes ». Quand on est victime du racisme, rien n’interdit d’être raciste à son tour et Didier Lapeyronnie raconte qu’il a souvent eu du mal à écouter paisiblement les flots de haine qui se déversent dans les entretiens face-à-face : les Arabes contre les Noirs, les gitans, les petits blancs, et réciproquement dans une chaîne de détestations justifiées par le fait que l’on est toujours plus mal traité que tous les autres. Le racisme et le mépris venus du dehors ne provoquent guère de solidarité ; pire, ils autorisent à être raciste et méprisant à son tour.

Une vie impossible

Le ghetto n’est pas seulement déchiré par les races et les revenus, il est plus encore clivé entre le monde de la famille et celui de la rue. Dans la plupart des cas, la famille construit sa dignité et se protège du ghetto en se fermant sur elle-même, sur les rôles sexuels traditionnels et sur un contrôle rigoureux des enfants, surtout des filles qui portent l’honneur familial. La famille qui se laisse aller et se laisse voir tombe dans la catégorie des cas soc. Parce qu’il est entré dans l’intimité de quelques familles, le sociologue ne se paie pas de mots sur le coût de cette dignité : domination des pères, violences sur les mères et les enfants… Et les choses ne vont guère mieux quand le père vieillit, perd son rôle social, se mure dans le silence et qu’il ne lui reste que les copains de la mosquée. Bien sûr, on sera tenté de voir dans cette vie familiale le poids du patriarcat musulman. Didier Lapeyronnie réfute cette analyse tautologique (la culture explique les conduites qui expliquent la culture…) parce que les nombreuses enquêtes conduites sur les ghettos américains, qu’ils soient italiens au début du siècle dernier ou afro-américains aujourd’hui, qu’ils soient catholiques ou protestants, mettent en évidence la même économie relationnelle familiale et les mêmes rapports de pouvoir entre les sexes. Comme à Bois-Joli aussi, l’absence des hommes et des pères laisse les femmes chargées de famille dans la situation la plus difficile.

À côté d’un contrôle familial exacerbé, se déploie le monde de la rue, de la violence, du bizness et des embrouilles. Alors que les garçons sont contrôlés dans leur famille, ils échappent à tout contrôle dans la rue. Les embrouilles pour les histoires de trafic, de regards et d’honneur maintiennent des liens et des alliances à travers une ronde de conflits et d’alliances fugaces. « On est des sauvages. On aime bien la violence et on aime bien faire du bizness. Il doit y avoir des centaines de recéleurs dans le quartier. Même les bâtiments, ils sont recélés. Je me demande même si ma mère elle m’a pas acheté au black ! Sans bizness, il y a pas de quartier. Et sans quartier il y a pas de bizness. Tu peux pas les séparer. » Dans le ghetto, les garçons sont identifiés à la virilité de la race, alors que les filles, elles, sont le prolongement de la famille. Elles sont réduites à leur sexe et à l’honneur qui va avec puisqu’elles sont sans cesse menacées d’être des « putes ». Aussi est-il presque impossible que des histoires d’amour et des romances sentimentales se déploient dans cet univers où, pourtant, tout le monde se connaît[3]. Aimer une fille du quartier, c’est risquer d’en faire une « pute », aimer un garçon, c’est prendre le risque d’aimer une « racaille ». Il faut donc quitter Bois-Joli pour vivre sa vie. Il faut émigrer de nouveau ou construire une vie clandestine. Quelques filles y parviennent plus facilement que les garçons, mais c’est toujours au prix d’un arrachement et d’un sentiment de trahison. Dans le ghetto écrasé par les stéréotypes sociaux sexuels et raciaux, personne n’est jamais adéquat à son rôle, personne ne se réconcilie jamais vraiment avec lui-même.

Comme l’écrit Didier Lapeyronnie : « Les habitants l’expriment souvent : la vie n’est pas pour eux. La vraie vie est ailleurs, au-delà des murs. Ils doivent se contenter de la fausse. Certes, elle présente bien des avantages : elle transmue la marginalité en mode de vie, l’échec en réputation, la relégation en morale collective. Mais elle implique aussi des renoncements et des contraintes. Elle enferme dans le sentiment de voir l’existence se dérouler sans pouvoir la vivre. »


[1] | À propos de Didier Lapeyronnie avec Laurent Courtois, Ghetto urbain, ségrégation, violence, pauvreté en France aujourd’hui, Robert Laffont, Paris, 2008, 620 p.

[2] | La qualité littéraire de Ghetto urbain n’est pas seulement une affaire de style et d’élégance, elle participe de la démonstration sociologique et de sa force de conviction : les personnes qui parlent dans ce livre ne sont pas seulement des acteurs sociaux, elles sont des sujets singuliers alors même que le ghetto pourrait conduire à ne percevoir que des personnages et des stéréotypes. Le « style » fait alors partie de la recherche en donnant une voix à chaque individu.

[3] | Lors d’une recherche sur les quartiers chauds au milieu des années 1980, Didier Lapeyronnie et moi avions formé des groupes de jeunes mixtes, même si les garçons étaient dominants. 20 ans après, à Bois-Joli, Didier Lapeyronnie n’a pas pu former de groupes mixtes.

Télécharger le PDF