© Christine Dubart – a’urba

Abasse habite Saint-Vincent-de-Paul, sur la presqu’île d’Ambès, aux confins de Bordeaux Métropole. Pendant l’entre-deux-guerres, ses grands-parents ont émigré du Liban, alors sous mandat français, vers l’Afrique-Occidentale française. Après avoir passé la première partie de sa vie à Abidjan, il vit dans l’agglomération bordelaise depuis 23 ans. Au point d’être un vrai Bordelais ?

« Je suis né il y a 49 ans en Côte d’Ivoire. À Gagnoa exactement. Il y avait déjà cinq filles à la maison, mes cinq sœurs. Je suis né sept ans après la dernière. Mes parents habitaient en brousse, il n’y avait ni l’eau ni l’électricité. Il n’y avait pas vraiment d’école non plus. Donc quand mes sœurs atteignaient l’âge de 7 ans, mes parents les envoyaient en famille au Liban pour qu’elles apprennent à lire et à écrire le français. Puis mes parents sont allés vivre à Abidjan, la capitale économique. Ils ont ramené toutes mes sœurs sur place et moi j’ai fait mes études au lycée français d’Abidjan. Ensuite, j’ai été commerçant, comme mon père. J’avais une boutique de chaussures. Et en même temps, je travaillais dans une entreprise du bâtiment. On vendait du carrelage, des wc, tout ça…

Mes parents, comme mes grands-parents déjà, avaient la nationalité française. En 1997, ils ont décidé de venir passer leurs dernières années en France. Ma mère aurait préféré Nice ou Cannes, parce qu’elle connaissait bien, elle y allait souvent. Mais vu que mon père était très âgé, et qu’un cousin et une cousine habitaient Bordeaux, elle s’est dit « On va le mettre à côté de ses cousins ! ». Et ils ont habité à la résidence Compostelle, à Pessac. Là-bas, il y a une grande communauté franco-libanaise venant d’Afrique de l’Ouest, qui était arrivée au fur et à mesure. Et ma sœur Iman s’y est installée aussi quelques mois plus tard. Moi, il était prévu que je reste en Afrique. Mais au moment du coup d’État, je me suis dit que ça ne servait à rien de vivre en Côte d’Ivoire, avec de l’argent mais en n’étant pas libre et dans le stress. Donc j’ai atterri en France en avril 2000. J’avais 26 ans. Mes parents m’ont accueilli chez eux.

J’ai trouvé du travail grâce à l’AIPAC[1], une association qui facilite ton recrutement pour des petites missions. Du nettoyage de chantier, de la découpe de placo, etc. J’ai fait tout ce que je pouvais trouver, parce que je ne peux pas rester sans travailler. En fait je voulais être peintre en bâtiment, peintre d’intérieur. J’avais demandé une formation à Pôle Emploi, mais ils ne voulaient pas m’aider, donc j’ai alterné les petits boulots presque deux ans et demi avant de l’obtenir. Et comme j’ai eu de bonnes notes à cette formation, j’ai aussi pu en suivre une autre en peinture décorative.

J’ai commencé à travailler comme peintre en intérim, pour me faire un peu la main, quoi… Ensuite, j’ai eu la chance d’avoir un superbe patron… Paix à son âme, il vient de mourir… Je suis resté un peu plus d’un an chez lui mais on est resté amis. Il m’a appris beaucoup de choses. Et il travaillait dans de belles demeures… Par exemple, on a travaillé chez un des adjoints de monsieur Juppé, qui habitait sur les boulevards. Du dehors, c’était moche, tout gris. Mais je rentrais et je voyais ces jardins et cette belle maison. C’était très beau. Moi je venais d’Abidjan, je n’avais jamais rien vu. Et depuis, dans ma tête, j’ai toujours voulu travailler dans ce genre d’endroits. Parce que même si ce n’est pas très beau chez moi, j’aime les belles choses… donc je me suis battu dans ma vie pour en arriver là, voilà, pour travailler dans de belles demeures.

Ensuite j’ai été embauché par une entreprise qui travaillait avec les assurances, quand il y avait des dégâts par exemple. On était une vingtaine de salariés. Mais je me démarquais un peu : moi, vous m’envoyiez chez les gens, je savais me tenir. Je suis issu d’une famille qui nous a donné une éducation à l’ancienne. Certains clients ne voulaient que moi, parce que parfois mes collègues buvaient entre midi et deux… Ou bien ils mettaient la musique très fort. C’est pour ça que quand des clients très aisés donnaient du travail à mon patron, on m’y envoyait. En plus, j’ai des cousins qui sont quasiment propriétaires de la moitié de la Côte d’Ivoire ! Donc moi, les marques, les tralalis, les tralalas, je m’en fiche. J’ai grandi avec des gens qui ont tout ça, ça ne me dit rien du tout. Quand je rentre chez des clients, que j’ouvre le placard et que je vois 150 Hermès ou 300 machins, moi je n’ai pas les yeux qui s’écarquillent. Mes clients, ils me respectent pour ça.

J’ai travaillé une dizaine d’années dans cette entreprise. Mais ça s’est mal terminé parce que le patron n’a pas voulu me payer ce qu’il me devait. Donc, il y a sept ans, j’ai monté ma propre boite. Mais j’ai gardé pas mal de clients, parce qu’ils ne voulaient travailler qu’avec moi. Par exemple, j’ai repeint l’hôtel particulier d’un célèbre tennisman, sur le cours du Médoc. Je travaille aussi avec des familles richissimes, propriétaires de vignobles prestigieux. Des avocats, des médecins, des grands commerçants… j’ai la chance de travailler chez les plus riches de France, on va dire.

Après la résidence Compostelle, j’ai habité quelques années à Eurofac, à Gradignan. Puis j’ai vécu 14 ans dans un appartement à Talence-Thouars. Et il y a quatre ans, j’ai acheté une maison à Saint-Vincent-de-Paul. Ma maison, c’est une longue histoire… J’y suis passé il y a 20 ans pour un mariage. Celui de la sœur de Christophe, un ami. Après l’église, il y avait le vin d’honneur dans le jardin. J’ai dit à Christophe : « Oh, ils sont bien, là, les beaux-parents de ta sœur ! J’espère qu’un jour j’aurai une petite maison comme ça, à côté des vaches ! ». Plusieurs années après, j’ai appris que la mamie qui y vivait était décédée. J’ai appelé la sœur de Christophe pour savoir si je pouvais l’acheter. Pourtant je n’étais jamais entré dedans ! C’était un coup de tête. Mais je l’ai eu comme ça.

C’était loin de Bordeaux. Pour moi, c’était comme si on allait en Papouasie ! Et puis, vous savez, c’est la presqu’île, mais c’est rive droite quand même. Quand on habite à Pessac ou Talence, on ne veut pas forcément venir ici. On passe devant Ambarès et Lormont… Mais je me suis dit : « Mon pauvre, t’as 45 ans, il va falloir à un moment que tu penses à avoir une petite maison ». Et pour moi, cette maison, c’était le terrain. Je préfère voir de la verdure.
Avant je ne jardinais pas… Depuis que j’habite là, j’ai lu une vingtaine de livres sur les plantes et je les connais par cœur ! Aujourd’hui je peux vous donner le nom des plantes et vous dire comment ça pousse. Jardiner, ça fatigue énormément mais ça permet de vous évader. C’est de la bonne fatigue, après vous dormez hyper bien ! Bien sûr, à cause des bouchons, j’habite à une heure de Bordeaux. Mais je ne repartirais pas vivre en ville. Peut-être qu’à 80 ans, quand je ne pourrai plus conduire, je vendrai ma maison et j’irai habiter dans un studio. Mais je n’irai pas en centre-ville. Je plains les gens qui y vivent… surtout quand il fait chaud… Chez moi, le seul inconvénient, c’est la rocade bouchée… et nos amis les moustiques !

En plus de mon travail, j’élève quelques chiens, dont plusieurs ont fait les championnats d’Europe et du monde : le nom de mon élevage, c’est Moon Harbour. C’est-à-dire le port de la Lune. Et mon entreprise de peinture s’appelle la Compagnie Bordelaise de Finitions. Voilà, pour moi, ces noms c’est une manière de dire que j’aime beaucoup Bordeaux. Elle m’a porté bonheur, elle m’a permis de m’épanouir. Et c’est une belle ville, faut dire la vérité. Je ne veux pas en changer. Bien sûr les gens sont un peu… distants… Je deviens comme eux d’ailleurs, je suis obligé d’être comme eux ! Je rigole quand je dis ça, mais c’est notre modèle bordelais : on est froid. C’est ce qu’on dit de nous, et c’est assez vrai.

Voilà, je me mets à parler comme un Bordelais pure souche ! Pourtant, je parle l’arabe, je suis de culture musulmane chiite. Je suis aussi Africain de cœur et je parle le dioula. Et bien sûr Français, laïque et Bordelais ! Tout ça à la fois ! Mon ami Vincent dit que je suis « un parfait syncrétisme à la française »… »


[1] | Association intermédiaire de Pessac pour l’aide aux chômeurs.

 

 

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