© Sylvain Tastet – a’urba

Dans une société divisée, les démonstrations d’union présentent un visage a priori réjouissant. Un tel spectacle fut donné en amont de la vente[1] des Girondins de Bordeaux, lâchés fin avril par leur actionnaire, le fonds d’investissement américain King Street, pour rentabilité insuffisante, et menacés de perdre leur statut de club professionnel. Dès mai, une pétition Tous Girondins ! a réuni autour du maire de Bordeaux, les présidents de la Métropole, du Département et de la Région, moult responsables économiques ou culturels, d’anciens joueurs prestigieux et une kyrielle de citoyens. Seul le groupe municipal « Bordeaux en lutte » s’est gaussé de cette union sacrée autour de la recherche d’investisseurs « nécessaires à l’ambition sportive, mais éloignés d’une vision spéculative et proches des acteurs de terrain[2] ». Jamais une telle unanimité politique n’avait été observée depuis la candidature de Bordeaux, en 2013, au titre de capitale européenne de la culture. En vain, le titre avait échu à Marseille.

Ce n’était pas la première fois non plus qu’il fallait sauver les Girondins de Bordeaux. Mémoire avivée par les rumeurs d’un dépôt de bilan, Sud Ouest avait, début avril[3], rappelé les tribulations politiques et financières qui avaient permis au club, 30 ans plus tôt, de survivre à la dette de 250 millions de francs héritée de l’ère Claude Bez. D’un point de vue sociopolitique, l’étonnant de l’affaire tenait à ce que l’emprise d’un maire aussi puissant que Jacques Chaban-Delmas se trouvât pour la première fois ébranlée, et cela pour un jeu de ballons ! Mais un jeu pour lequel le maire était prêt à engager la caution de la municipalité pour les emprunts du club à hauteur de 80 millions.

Le passif atteint en 1990 avait eu pour actif des titres de champion et une épopée européenne. 30 ans plus tard, les 60 ou 80 millions d’euros de déficit et les 38 millions de dette soldent des résultats sportifs médiocres dans une belle enceinte sportive toutefois. Loin de se rêver en tutelles au crochet desquelles le football professionnel pourrait vivre, la municipalité et la métropole auraient apprécié que le nouveau repreneur les soulage du château du Haillan[4] et du partenariat public-privé contracté pour la construction et l’exploitation (déficitaire) du grand stade[5]. Dans un premier temps, ces collectivités s’en tiendront à un moratoire sur les loyers que le club leur doit afin qu’il reparte du bon pied. Car le football est une fête dont nulle métropole européenne ne peut se passer pour exister, ni se risquer d’en frustrer les passions. La reprise du club a été saluée dans un climat de singulière indulgence aux frasques financières qui constituent la routine de ce sport.

Cette mansuétude à l’égard de la démesure n’est pas sans rappeler l’hospitalité faite aux fêtes des fous au Moyen Âge. Ces effervescences collectives étaient caractérisées par la contestation et l’inversion tolérées de l’ordre social. L’hypothèse est tentante pour un jeu fondé sur l’entrave de ce qui aurait fait de l’homme un animal raisonnable : le lien entre le cerveau et la main. Toutefois, les matchs de football mobilisent trop les forces de l’ordre pour être identifiés à celles-ci. Aujourd’hui, les supporters ultras ne raccompagnent pas encore chez elles les Compagnies Républicaines de Sécurité !

© Sylvain Tastet – a’urba

Les clubs de football professionnels ressemblent davantage à ces fous qui, dans les cours aristocratiques de la Renaissance, sous couvert d’une irresponsabilité plus ou moins feinte, pouvaient énoncer ou illustrer par leur comportement ces vérités que les hommes sensés se devaient de refouler. Ces clubs ne sont-ils pas les bouffons de nos sociétés démocratiques ? Sans avoir besoin de discourir, ils en dévoilent les rouages par leurs actions. On a trop souvent réduit le football à n’être qu’un nouvel « opium du peuple » promu pour offrir quelques consolations terrestres au sein d’un monde difficile à supporter. C’est aussi un vecteur de conscientisation politique des masses. Ainsi des tentatives récurrentes des clubs les plus riches de créer une super ligue européenne qui leur serait réservée. L’enjeu est de sécuriser les investissements de leurs actionnaires en neutralisant les risques économiques associés jusqu’alors aux échecs sportifs, comme la non-qualification à une compétition richement dotée. Cette financiarisation du football met à mal la saveur de ce sport : l’incertitude des compétitions et les belles histoires qui vont avec l’espoir qu’un petit accède au sommet. Elle éclaire l’aspiration des plus riches à s’entendre pour asseoir leurs positions. Soit une possibilité d’appréhender les effets de la financiarisation plus accessible que les montages et leurs conséquences dans les domaines du crédit logement ou de l’industrie pharmaceutique, mais qui peut y sensibiliser.

On réduirait la portée sociologique du football à n’en faire qu’une figure parmi d’autres de l’argent roi. Elle attire plutôt notre attention sur ce que le sociologue Robert Castel avait remarqué à propos de la condition des malades mentaux dans les asiles : « La contradiction[6] est la racine cachée du consensus social et le compromis précaire la forme que prend sa stabilité trompeuse[7]. » Ainsi comprend-on mieux l’accueil chaleureux du nouveau propriétaire par les supporters ultras ; ils jugent leur attachement pour « l’amour du maillot » et la fidélité d’un joueur à son club que cela suppose compatible avec le « trading de joueurs[8] » dont le repreneur a fait son modèle économique. Ainsi comprend-on mieux qu’un maire hostile au foot business et à ses extravagances soutienne une reprise des Girondins de Bordeaux dans un moule guère différent du précédent ; une résignation à ce que Sud Ouest nomme « le choix de la raison[9] » !


[1]  Pour un récit des coulisses de cette vente, Sud Ouest, 23/07.

[2] | « Tous Girondins ! », Sud Ouest, 4/05.

[3] | Sud Ouest, 4 et 5/04.

[4] | Centre d’entraînement, cette propriété de la ville est louée à un prix 10 fois inférieur à ceux du marché.

[5] | Une vente dont la possibilité juridique apparaît très incertaine.

[6] | En l’occurrence, entre soigner la maladie et protéger l’ordre social.

[7] | Robert Castel, « présentation », in Ervin Goffman, Asiles, études sur la condition sociale des malades mentaux et autres reclus, Éditions de Minuit (« Le sens commun »), 1968 [1961], p. 34.

[8] | Recrutement de jeunes footballeurs à haut potentiel pour les revendre beaucoup plus cher après une ou deux saisons au haut niveau.

[9] | Sud Ouest, 30/06. Quant à l’auteur de ces lignes, il a lui-même signé la pétition.

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