© Christine Dubart – a’urba

Spécialiste du spectacle vivant, Stéphanie conjugue une multitude d’activités : journaliste culturelle, rédactrice pour des théâtres et des compagnies, chargée d’enseignement sur le spectacle vivant à l’université Bordeaux Montaigne, elle est aussi co-fondatrice et salariée de Books on the move, un projet qui articule une librairie spécialisée sur la danse et des formats de médiation du savoir autour de la danse et du mouvement. Avec sa finesse et sa grande sensibilité, elle explicite son attachement pour Bordeaux…

« J’ai passé mon enfance et mon adolescence à Castres, dans le Tarn. C’est une petite ville moyenne… Avoir 15 ans là-bas n’était pas très rigolo. Je me suis pas mal ennuyée… Il n’y avait aucune salle de concert… J’avais déjà des envies de grande ville, en fait. En 1993, après le bac, je suis allée en prépa à Toulouse, qui était la capitale proche. Puis j’ai passé les concours des IEP et j’en ai eu plusieurs, dont Toulouse et Bordeaux. Mais Toulouse m’apparaissait trop près des gens que je connaissais déjà, trop familière finalement, je devais rentrer tous les week-ends. Et Sciences Po Bordeaux avait une meilleure réputation. J’ai choisi Bordeaux.

Mais à l’époque, quand on était toulousain, c’était la ville honnie ! Mes copains ne comprenaient pas. J’allais arriver dans une ville affreuse, où les gens n’étaient pas sympas… (rires). Donc je venais avec l’a priori que ça ne serait peut-être pas bien… Et c’est tout l’inverse qui s’est passé ! Je suis arrivée dans cette ville noire et tout bagnole des années 90, mais j’ai tout de suite préféré Bordeaux à Toulouse. Immédiatement !

Sciences Po, c’était sur le Campus. Mais j’habitais en centre-ville évidemment : rue Saint-James, à la Grosse Cloche. À l’époque, la rue n’était pas piétonisée, c’était tout noir, il y avait des rats crevés. C’était une ancienne rue de grossistes en tissus et en vêtements, beaucoup de magasins étaient abandonnés. Je vivais au premier étage, le soleil ne rentrait jamais dans l’appartement. Et juste à côté, la place Lafargue, c’était un parking avec des dealers. Mais voilà, cette ville m’a tout de suite plu. Parce que Toulouse, ce n’était pas aussi grand, le centre-ville était très homogène et très étudiant. J’avais l’impression de ne pas découvrir la vraie vie. À Bordeaux j’ai découvert des vies de quartier. Dans les bars que je côtoyais, il y avait des gens de tout âge, j’avais l’impression de ne pas être enfermée dans mon monde… et très vite j’ai rencontré des gens du milieu rock ou punk, des caves, des gens qui étaient plus adultes, un cercle militant aussi. Et il y avait cette scène rock qui était très vivace.

Avant la troisième année de Sciences Po, je suis partie étudier un an à Londres. Comme ce n’était pas une année validée, je n’avais pas beaucoup de cours. J’ai surtout appris à parler l’anglais et à arpenter Londres ! J’aime découvrir les villes, leur géographie. Je prends un plan, je connais toutes les lignes de bus, je me déplace, je vais voir tous les quartiers ! Je le fais dans n’importe quelle ville…

Une fois diplômée, je suis partie à Strasbourg, étudier le journalisme pendant deux ans. Ensuite j’ai bossé à Paris deux ans et demi. J’ai travaillé au Monde, au Parisien, à l’AFP. Et j’avais aussi des petites piges à droite à gauche. Mais pendant ces années, je revenais hyper-souvent à Bordeaux. Mon copain de l’époque habitait là. Il n’y avait pas encore les TGV. Le Strasbourg-Bordeaux c’était quand même 10 à 12 heures de train !

En 2002, je suis revenue à Bordeaux. Pendant cinq ans, j’ai travaillé pour le groupe Sud Ouest. D’abord au quotidien, puis à Bordeaux 7, où je me retrouve, un peu par hasard, à la page culture. Du coup, je me mets à aller voir du spectacle vivant. Parce que c’était gratuit ! (rires) Je découvre la danse et le théâtre au plateau, je vois beaucoup de choses et ça a changé ma vie, puisqu’aujourd’hui c’est ma spécialité.

En 2007, j’avais envie de repartir, de vivre dans une autre ville, je pensais à Istanbul, où je me rendais régulièrement ces années-là. Mon ami préférait Berlin. Il était musicien, il avait enregistré un album avec un groupe berlinois et il avait pas mal tourné là-bas. Il me disait : « On peut s’installer dans le quartier turc de Berlin si tu veux. » Et c’est ce qu’on a fait ! On est parti pour dix mois, j’avais pris une dispo. Et au bout de dix mois, je commençais à baragouiner allemand, on s’est dit que c’était un peu trop tôt pour repartir, qu’on n’avait à peine eu le temps. Alors on est resté, j’ai commencé à écrire sur la scène culturelle et sur l’Allemagne en général. On y est resté quatre ans finalement, mais on n’avait pas fini d’explorer Berlin. C’est trop grand. À l’époque il y avait encore plein d’espaces vides, non déterminés, non encore assignés à un rôle, avec quelque chose de lâche dans le tissu, une ville qui n’est pas concentrique comme nous on les connaît, le fait qu’elle a été détruite y a contribué bien sûr, avec des grandes barres d’immeubles en plein centre, cette question de l’est et de l’ouest et puis bien sûr une vie artistique et nocturne. Tout cela perturbe nos repères. Sachant que Berlin ne s’arrête jamais. Il n’y a personne qui dit : « on ferme ! » Dans beaucoup de bars, c’est marqué « Bis Ende« . Ils ferment quand c’est la fin.

Au bout de quatre ans, nous sommes rentrés en France. J’ai trouvé du travail à Toulouse, en tant que rédactrice en chef dans un journal culturel, Spirit, un peu l’équivalent de Junkpage à Bordeaux. Ça n’a duré qu’un an parce que la boîte a capoté et je me suis fait licencier pendant l’été.

Donc on est revenu à Bordeaux en septembre 2012. Et là, on a galéré pour trouver un appart. C’était l’enfer ! Pourtant on n’était pas regardants. On en a visité une quinzaine. Nous avons atterri dans le seul endroit qui nous a acceptés. Une petite échoppe à Talence, vers la Médoquine. Voilà. Et depuis on n’a pas bougé… parce qu’avec l’évolution des prix de l’immobilier, il ne faut pas bouger ! Entre 2002 et 2007, j’avais déménagé cinq fois… Là ça fait plus de dix ans qu’on n’a pas bougé !
J’ai beaucoup quitté Bordeaux et je suis beaucoup revenue. Mais en réalité, le lien ne s’est jamais rompu. C’est ma ville d’attache. Depuis mes études à Bordeaux, quand on me demande d’où je suis, je dis que je suis de Bordeaux. Je n’y ai aucun ancrage familial. Mais j’ai toujours considéré que c’était ma ville… Parce que c’est ma ville de jeune adulte, la ville de construction de mon identité. C’est la ville choisie, quoi ! Et puis je la connais bien. Je l’ai vue évoluer. Voilà, il y a un attachement… Aujourd’hui elle n’a rien à voir avec celle que j’ai connue lorsque je suis arrivée. Tout le monde me dit : « Non, mais quand même, tu ne peux pas dire ça, elle est plus belle aujourd’hui… » C’est vrai qu’elle est plus blanche, il y a ce tramway, il y a ces quais… Oui, c’est sûr. Mais il y a une part de l’histoire de la ville qui s’est effacée… Je ne dis pas que je regrette, mais il y avait quelque chose… C’est drôle : autrefois, quand je disais que j’habitais Bordeaux, ça ne donnait envie à personne ! Et tout à coup… Maintenant tout le monde l’aime.

Je ne fais pas qu’utiliser cette ville. J’ai l’impression qu’on se connaît. Je connais son histoire politique et culturelle, ses grands événements… Et j’ai vu sa géographie se remodeler. Par exemple je sais comment était Bacalan avant l’arrivée du tram. Et je me souviens de ce que c’était que d’aller sur la rive droite, alors que personne ou presque ne traversait le fleuve…

Quand j’ai des amis parisiens qui viennent s’installer, je suis capable de leur raconter : « En fait, tu vois, ici, avant il y avait… » J’aime avoir cette connaissance de la ville. Mais il n’est pas impossible que je reparte vivre ailleurs un jour. Ça ne me dérangerait pas. Si demain on me dit « Tu as un contrat à New York ! », je dirais oui. Donc je ne me dis pas que je vais y finir ma vie ! Mais je ne sais pas… c’est peut-être la ville où à chaque fois je reviendrai… »

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