Un parcours entre les centres et les périphéries, qui va des rues de Paris jusqu’à l’arrivée du tram à Mérignac, en passant par les tables de poker et les clubs de bridge de Bordeaux. Comment avoir de la chance dans la vie alors qu’au jeu le hasard n’existe pas ?

© Christine Dubart – a’urba

« Je suis né en avril 54 au Vietnam, un mois avant la défaite de Diên Biên Phu. Le pays s’est divisé et toute ma famille est descendue du nord communiste vers le sud, qui était sous obédience occidentale.

Mon grand-père a servi près de 30 ans dans l’armée française. Il était adjudant-chef, un des plus hauts grades auxquels les Vietnamiens pouvaient prétendre. Mon père, son fils, s’était engagé dans l’armée lui aussi. Ma mère, elle, était très active, grossiste en textile. Quand ils ont été chassés du nord, mes grands-parents ont pu sauver une partie de leurs biens mais ils ont beaucoup perdu.

Je suis arrivé en France en 1955. On y avait de la famille et mes parents pensaient qu’on y aurait une vie meilleure. On était trois, avec mon frère et ma sœur, on est parti avec la mère de mon père et des tantes. Mes parents sont restés au Vietnam.

J’ai passé mon enfance à Paris, rue de l’École-Polytechnique, où le frère de mon père tenait un restaurant vietnamien. Jusqu’en 61, on vivait au-dessus du restaurant, il y avait des chambres à l’étage. C’est une période que j’adorais. Entre 3 et 7 ans, j’allais à la maternelle puis à l’école primaire, mais surtout j’étais toujours en train de traîner dans les rues, c’était mon quartier : la rue Mouffetard, les arènes de Lutèce, le jardin du Luxembourg… C’est marrant, à l’époque on ne craignait pas du tout de laisser les gamins dehors – et je n’étais pas le seul, j’étais quasiment avec tous les copains de la rue.

Après on a vécu dans une maison à Antony, au sud de Paris, que mon oncle avait louée. On y a habité de 1962 à 69, avec ma grand-mère, nous trois et les trois enfants de mon oncle. C’était trop petit à Paris, ce n’était plus possible. En plus, en 64, mes plus jeunes frères et sœurs nous ont rejoints du Vietnam avec mon grand-père.

En 69, mes grands-parents ont acheté un restaurant à Bordeaux. Au 24, rue Lafaurie-de-Monbadon. À l’origine, c’était le restaurant du frère de ma grand-mère. Les restaurants vietnamiens, ça marchait très bien. Quand on est arrivé, on devait faire facilement 150 couverts par service. On avait tout un immeuble et j’avais une chambre individuelle. J’avais donc 15 ans à mon arrivée à Bordeaux. J’habitais le centre-ville, j’aimais beaucoup. On était dans le triangle : d’un côté de la rue Lafaurie-de-Monbadon, c’était la place Charles-Gruet – avec la gare Citram, la gare routière régionale à l’époque. Et de l’autre côté, on arrivait quasiment à la place Gambetta et au cours de l’Intendance.

J’ai fait ma troisième et ma seconde au lycée Montesquieu. C’était assez bourgeois. Et parfois raciste aussi. Je me sentais un peu, comme on disait, français banane, jaune dehors et blanc dedans. Au lycée, il y avait des clans. Les bourgeois faisaient du sport à Sainte-Germaine, au Bouscat. A l’époque c’est là qu’ils s’inscrivaient, pour du foot ou autre, et c’était assez fermé. Ils ne cherchaient pas à intégrer, on va dire. Je me suis retrouvé dans les autres clans, qui étaient plus ouverts, mais j’ai trouvé cette période difficile. En plus, à Antony, j’étais dans un établissement mixte – à Bordeaux, c’était encore un lycée de garçons, et c’était plus rude.

J’ai arrêté le lycée pendant la première. À 17 ans j’ai commencé à jouer au poker. Ça me permettait de gagner de l’argent. Quand tu joues pour gagner, tu gagnes. Le hasard, ça n’existe pas. L’idée, c’était de gagner un peu tous les jours. À l’époque, il y avait des tables de poker dans tous les bistrots. J’ai commencé dans les tables des dockers, du côté de Bacalan. Mais j’allais un peu partout, y compris dans un cercle officiel qui était rue Porte-Dijeaux. Et j’ai fréquenté aussi des tables de truands. Rue de Lurbe, il y avait une salle des ventes, et au-dessus pas mal de tables. Ils venaient en Ferrari. Des gens un peu douteux. Avec eux, il fallait faire attention… Si tu leur devais de l’argent, tu les payais !

Et puis je jouais beaucoup à des tables d’étudiants, à la Victoire. Chez Auguste, il y avait des billards et des tables de tarot et de poker. J’ai surtout connu des étudiants en médecine. Le week-end, comme il y avait peu de poker, je leur ai demandé ce qu’ils faisaient. Ils m’ont dit qu’ils jouaient au bridge. À un moment, je les ai accompagnés et c’est là que j’ai rencontré Christine. En 73. Elle avait 9 ans de plus que moi. À l’époque, elle était déjà prof à la fac. Elle m’avait marqué. Donc, pour me rapprocher un peu d’elle, j’ai appris les règles du bridge et j’ai commencé à jouer tous les jours.

Il y avait plusieurs clubs de bridge à Bordeaux. Un d’entre eux était en haut de l’immeuble à côté du restaurant L’Entrecôte. Un autre cours de l’Intendance, qui occupait tout le premier étage au dessus du magasin La Belle Jardinière. C’étaient des clubs au sens anglais, un peu comme le Rotary, des cocons assez bourgeois. Tu arrivais, tu prenais un verre, tu discutais, tu faisais quelques donnes, tu pouvais manger le soir. Maintenant, il n’y a plus de notion de club. Aujourd’hui, tu viens jouer et quand tu as fini, tu t’en vas. C’est ce que je reproche.

Au bridge, on ne pouvait pas gagner d’argent. Donc je me suis mis au travail. Christine m’a dit que ça ne pouvait pas être inutile : « Tu ne vas pas jouer au poker toute ta vie. » J’ai trouvé un poste d’aide-comptable dans une société de BTP, rue de Turenne. Mais j’ai été licencié en 75, parce qu’après la guerre du Kippour, le bâtiment ça a été un peu compliqué.

À ce moment-là, j’ai repris mes études, à la fac de maths et d’informatique à Paris. À l’époque, on pouvait passer un diplôme d’entrée à l’université – une équivalence. J’habitais dans la maison d’Antony, qui était restée dans la famille. J’ai validé une année de fac, et après j’ai été appelé pour faire mon service militaire.

J’ai fait mes classes à Cazaux, sur le Bassin, et mon service sur la base 106 de Mérignac – un poste qui m’allait très bien, parce que je pouvais continuer à jouer au bridge.

On a emménagé avec Christine en 78. On s’est installé à la résidence Acapulco, à Thouars. Ensuite, en 80, on est allé à Gradignan, aux Trois Tours – c’était trois tours bleu et blanc, juste à côté du campus. Tu traversais le pont et tu arrivais directement sur l’IUT. Christine allait parfois à pied à son travail. Moi j’aimais bien, mais on est parti parce qu’elle ne supportait pas les voisins du dessus qui nous marchaient sur la tête. On y est quand même resté 13 ans.

J’ai progressé rapidement au bridge parce que j’ai eu la chance de jouer avec des gens qui savaient jouer. Des gens qui avaient de très hauts postes, un conseiller à la cour de Bordeaux par exemple. Mais au bridge, tu n’es jugé que sur ton niveau. Quand tu rentres dans un club, les gens connaissent ton classement. Au bout d’un an, je suis quasiment passé au niveau deuxième série. J’avais la chance d’être dans ce milieu bourgeois et au bridge ça m’a permis de m’intégrer – j’étais jugé sur mon classement, pas sur mon niveau social.

Entre 79 et 81, je me suis occupé de la gestion du restaurant, parce que mon grand-père était atteint d’un cancer. Après sa mort, en 82, je me suis réinscrit à la fac. J’ai passé un diplôme de bureautique à Bordeaux 3 puis d’ingénieur en informatique à Bordeaux 1. La micro-informatique était en train d’apparaître et elle a explosé vers 86. J’ai eu l’opportunité de prendre le train en marche.

Le premier titre que j’ai eu au bridge, c’est avec Hervé Pacault – c’était le numéro un bordelais et il écrivait la rubrique de bridge dans Sud Ouest Dimanche. On a essayé de jouer ensemble en 83. La première année, c’était mauvais, on a fini dixième. L’année suivante, on était premier.

Je suis passé en première série nationale en 87, c’était assez rapide. J’ai été champion de France de division nationale 1 en 99 et en 2000, puis champion de France open mixte avec Christine en 2003.

Au début des années 90, on cherchait à déménager mais on ne trouvait rien qui nous allait. Et puis j’ai repéré un programme en VEFA à Mérignac[1]. Avec Christine, on a visité le premier appartement témoin – mais la décoration était vieillotte. Dans le second, c’était très moderne : il y avait des rideaux doubles en chintz bleu, magnifiques. Elle est tombée amoureuse de ça. C’était très cher et on n’avait pas d’apport, donc elle a dit, « on s’en va, on ne pourra pas acheter ». Mais grâce au 1 % logement, on a réussi à réserver un logement.

On a emménagé en 93. Ce qui est extraordinaire, c’est que deux ou trois ans plus tard, le club de bridge de Mérignac s’est installé à 800 m de chez nous, au domaine de Fantaisie. Pendant longtemps on y allait tous les trois jours avec Christine. Et puis le tram aussi est arrivé juste après – on a eu de la chance.

Je vais souvent au Carrefour de Mérignac Soleil. Je vais aussi à la médiathèque à côté de l’église et de la mairie – j’emprunte des disques et des DVD. Et je vais au cinéma à Mérignac parce qu’il ne coûte pas très cher et que je peux me garer facilement. Quand je vais au centre de Mérignac en journée, j’y vais en tram, mais quand c’est en soirée, je prends la voiture.

Depuis ma retraite et le décès de Christine, je vais plusieurs mois par an au Vietnam pour voir ma mère. Elle est très malade.

Dans ma vie, j’ai eu surtout la chance de rencontrer Christine. C’était mon phare. Je ne sais pas ce que je serais devenu sans elle. J’aurais peut-être été truand ! (rires) »


[1] | La vente en l’état futur d’achèvement (VEFA), appelée aussi « vente sur plan », permet à un promoteur immobilier de vendre un logement qui n’est pas encore construit.

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