Gresa et Artan ont quitté les Balkans avec trois jeunes enfants il y a environ 13 ans. Ils viennent d’acheter une maison à Mérignac.
« Artan : Je suis arrivé en décembre 2012. J’avais 26 ans. J’ai deux frères qui habitent dans la région. Un dans le Nord-Gironde et l’autre dans le Médoc. Ils sont venus juste après la guerre, ils ne connaissaient personne ici, mais ils voulaient quitter le pays. Ils se sont tous les deux mariés à une Française. Au début j’ai posé mes valises chez mon frère. J’ai commencé à travailler dans la vigne. J’ai aussi passé quelques semaines à Bordeaux, chez des copains. Je sortais un peu, comme un célibataire !
Gresa : Je suis arrivée avec les enfants en 2013, en juin. J’avais 22 ans. À l’époque on n’avait pas encore notre quatrième. L’aînée avait sept ans, le second six ans et le troisième n’avait qu’un an et demi. En arrivant à Bordeaux, forcément, on ne connaissait rien ni personne. On a été logé par le 115, dans un hôtel 1re classe à Villenave-d’Ornon. Ils nous ont donné l’adresse, on a pris le bus, on s’est trompé plusieurs fois avant de le trouver. On y est resté un mois. Ensuite, comme on était demandeurs d’asile, on a été pris en charge par le CADA[1] de Bègles. Ils nous ont trouvé un appartement près de la gare Saint-Jean, avec trois chambres. On y a vécu un an, en attendant la réponse de l’Ofpra[2]. Elle a été négative. On a reçu une première OQTF[3]. Comme on avait peur de se faire contrôler par la Police, on a décidé de quitter notre logement. On a à nouveau appelé le 115 et on a d’abord été envoyé dans un hôtel Formule 1 à Floirac, puis dans un autre hôtel, près des Capucins. C’était mieux parce que nos enfants étaient à l’école dans le quartier. Mais on était une famille de 6 et on vivait dans deux pièces. La cuisine et la salle de bain étaient en commun.
Artan : Pendant la période de demande d’asile, on avait droit à 350 € par mois. Ensuite, on ne recevait que 120 € tous les trois mois. On allait aux Restos du Cœur. J’avais des problèmes de santé, je ne pouvais pas travailler à ce moment-là, j’ai eu plusieurs opérations. Et c’était difficile d’être recruté sans avoir le droit de travailler. J’avais trouvé un patron, un Français, qui voulait bien m’embaucher. Un contrat CDI en plus. À l’époque je n’avais pas de papiers. Juste un récépissé qui précisait que je n’avais pas le droit de travailler. Le patron avait besoin de quelqu’un. Il disait que si la direction du travail à la Préfecture donnait son accord, il me prendrait. Il est venu exprès avec moi. Il a pris tous les papiers. On a fait la demande et la dame a refusé. Surtout elle a demandé au patron : c’est parce que vous n’avez pas trouvé de Français que vous voulez embaucher un étranger ? Ça m’a choqué.

Gresa : Au début, comme les enfants allaient à l’école et au centre aéré, je ne voulais pas rester sans rien faire, j’étais bénévole toute la journée aux Restos du Cœur, près du parc André Meunier. Il fallait aller chercher les marchandises, organiser sur place, accueillir les familles. Ça m’a permis de commencer à parler français. C’était chouette, mais en même temps c’était triste, parce que moi aussi j’étais dans cette situation. Le plus dur c’était de se demander « combien de temps ça va durer ? ». On n’avait pas de perspectives… Les quatre premières années ont été très longues. Nos valises étaient tout le temps prêtes parce qu’il pouvait y avoir des contrôles et on ne savait pas si la police allait venir pour nous expulser. Quand j’avais besoin d’un T-shirt pour un des enfants, j’ouvrais la valise pour le prendre. On était toujours sur le qui-vive.
Artan : On a eu un parcours difficile quand même… Très difficile… Mais on n’a pas lâché.
Gresa : Ce qui nous a donné du courage, c’est le fait de tomber sur des gens qui nous ont bien fait comprendre qu’il fallait avancer. Des gens incroyables. Et, pour moi, même si aujourd’hui on a réussi à passer cette étape, ces personnes resteront toujours dans ma famille. Voilà, on a construit une deuxième famille… D’abord, c’était l’école. Le premier jour où j’ai déposé mes enfants, ils pleuraient tous, ils me suppliaient : « Maman, ne me laisse pas ». C’était vraiment très dur.
Artan : Parce qu’ils ne parlaient pas du tout français. Et nous non plus bien sûr. On ne comprenait rien.
Gresa : Après, au bout de deux ou trois jours, ça allait mieux. C’était incroyable : la maîtresse et le maître ne comprenaient rien à ce qu’on disait, mais ils essayaient, avec leurs mots et en écrivant. Ils ont été très accueillants. Le directeur de l’école était aussi quelqu’un d’exceptionnel, il trouvait toujours le temps de nous écouter et de nous soutenir. Au centre aéré aussi, il y avait un animateur extraordinaire. J’ai pleuré plusieurs fois devant lui. Il me donnait des conseils pour éduquer mes enfants. Parce que j’étais très jeune et que je n’avais pas de famille sur place. Et parce que c’était une autre culture. Il me disait ce qu’il fallait faire pour que mes enfants s’intègrent dans la culture française. Il nous a aussi beaucoup aidé à un moment où on n’avait pas beaucoup d’argent, lui et un groupe de parents. Autre exemple : la mère d’un copain de classe de ma fille est venue plusieurs fois à la maison aider mes enfants à faire leurs devoirs. Le fait de la voir assise à la table aider mes enfants à travailler, j’ai trouvé ça d’une générosité extraordinaire. Alors qu’on n’a pas de lien de famille et qu’on n’a pas la même origine. Avec tout ça, j’ai eu le courage de me lever tous les jours. Je n’avais plus peur d’emmener mes enfants à l’école, je me sentais en toute sécurité et je les voyais progresser. Je souhaite que chaque famille étrangère qui arrive ici puisse vivre la même chose. Je n’oublierai jamais la solidarité de l’école et de toutes ces personnes.
Artan : Au bout de 3 ans, on a aussi réussi à trouver du travail. En 2016, j’ai toqué à la porte d’un garage qui se trouvait près de l’hôtel où on habitait. Une connaissance m’avait dit que le patron avait besoin de quelqu’un. Il m’a pris à l’essai une semaine. Travailler dans la mécanique sans connaître le nom des pièces, ce n’était pas facile. Mais il a vu que je travaillais bien et il m’a embauché en CDI. Il faut dire qu’entre l’âge de 15 ans et mon arrivée en France, je travaillais comme mécanicien. Le garage a fermé au bout de deux ans mais j’ai retrouvé facilement du travail dans un autre garage, et toujours en CDI. Aujourd’hui j’ai eu des augmentations et le patron me fait toute confiance : je suis devenu chef d’atelier et c’est moi qui forme les apprentis.
Gresa : C’est pour ça que je dis qu’on a eu la chance de rencontrer des gens incroyables. Parce que ce sont les patrons qui prenaient des risques. Peu de temps après l’embauche d’Artan, le responsable de notre hôtel a changé. Le nouveau a vu qu’il pouvait nous faire confiance. Il m’a recrutée en tant que gardienne et en contrepartie il nous a donné un appartement plus grand, un 3 pièces avec une salle de bain et une cuisine. Il ne nous manquait plus que des papiers… Je crois qu’au total on a eu sept OQTF… Je me disais « Mais pourquoi la France ne veut pas comprendre qu’on n’est pas là pour faire des bêtises, mais pour avancer dans notre vie de famille ? ». La preuve : j’avais décidé que nos enfants devaient adopter la culture française. Ce n’est pas eux qui ont choisi de venir en France. Donc je ne voulais pas qu’ils soient pris entre deux mondes. Ils ont complètement perdu la langue albanaise. On a toujours parlé français à la maison. Aujourd’hui les enfants sont parfaitement intégrés et ils aiment la culture française. Nous, on ne cherchait que le droit de vivre et d’avancer, on cherchait à travailler pour nourrir et élever nos enfants.
Artan : Maintenant ça fait trois ans qu’on a une carte de séjour. C’était fin 2022. On était super contents. Mais du coup on ne pouvait plus rester à l’hôtel. On pouvait faire une demande de logement social. Les démarches, c’est long. Au bout de trois mois, on nous a proposé un logement à Mérignac, de l’autre côté de la rocade. On a tout de suite vu des choses qui montraient que ça n’irait pas. On a eu une deuxième proposition, aux Aubiers. Là-bas, les gens t’accueillaient assis devant l’immeuble. Ils vendaient de la drogue et tout. Donc on a refusé aussi. Mes enfants sont jeunes encore. S’ils avaient habité là, ils risquaient de devenir comme eux…
Gresa : On nous avait prévenus qu’en refusant deux fois, il nous faudrait attendre longtemps avant de recevoir une nouvelle proposition. Du coup, avec Artan, comme on travaillait tous les deux, on a décidé de prendre un appartement dans le privé. On est parti à Bègles. C’était chouette, mais on n’est resté qu’un an parce qu’on ne voulait pas que les enfants changent d’école, donc il fallait prendre le tram tous les matins pour les accompagner à Bordeaux Sud. Ensuite, on a trouvé un autre appartement à côté de la gare Saint-Jean, dans le quartier Belcier, où on est resté un an également. Et en réfléchissant, on payait 1 300 € de loyer, donc on s’est dit qu’il fallait qu’on achète. C’était aussi pour être tranquille chez soi. On était d’accord là-dessus. Mais Artan voulait habiter à la campagne et moi à Bordeaux. Moi j’aime la ville. J’ai passé toute mon enfance dans la ferme de ma mère, qui élève des vaches. C’était une campagne complètement isolée. Et depuis toujours je veux vivre dans une grande ville. Pour moi, c’est Bordeaux. Je trouve que c’est très vivant. C’est pour ça aussi qu’aujourd’hui, mon nouveau travail, d’agent technique, est situé en pleine ville.
Quand Artan m’a annoncé qu’il allait visiter une maison à Mérignac, je n’ai pas voulu y aller. Il l’a visitée avec notre fille. Il m’a dit que c’était bien, il m’a transmis des photos. Je me suis juste renseignée sur l’école pour les enfants, j’ai vu que ça allait et qu’elle était proche. J’ai signé chez le notaire sans même avoir visité !
Artan : C’est une maison neuve, à Mérignac Soleil, près du Carrefour. On a fait des travaux à l’intérieur, on a tout refait comme on voulait. On a tout fait en seulement six mois. Mais il faut dire que tous les jours je me levais à 5 heures et que je me couchais à minuit.
Gresa : Aujourd’hui, on a 4 chambres, une grande salle de vie, une cuisine, et un jardin. Ça fait un an qu’on est là-bas. Mais le jardin n’est pas complétement fini, Artan a encore du travail (rires) ! »
[1] | Centre d’accueil pour demandeurs d’asile.
[2] | Office français de protection des réfugiés et apatrides.
[3] | Obligation de quitter le territoire français.