De la fin des villes à la métropole réinventée

Mardi 16 mars 2020, la France est devant la télévision. 30 millions de personnes écoutent M. Macron annoncer le confinement général de la population. Le ton est martial. Nous sommes « en guerre ». Dès le lendemain, la Police nationale patrouille dans les rues désertes, veille à ce que chacun soit muni de son sauf-conduit. Des rumeurs annoncent l’arrivée de l’armée. Un petit parfum de 1940 flotte dans l’air…

Comme en 1940, c’est un grand exode urbain qui se prépare. Pas moins d’un million de Franciliens partent se mettre au vert. Les grandes villes aussi sont touchées : la métropole bordelaise aurait momentanément perdu, entre le 2 et le 20 mars, près de 300 000 habitants[1]. La vie urbaine apparaît subitement dangereuse et contraignante et, tandis que l’épidémie fait rage dans les villes, quelques privilégiés réfugiés dans leur maison de campagne s’extasient naïvement sur « l’herbe verglacée, les tilleuls sur les branches desquels apparaissent les premiers bourgeons[2] ».

Et si la crise sanitaire signifiait la fin des villes ? La question ne tarde pas à fleurir dans la presse. Pourquoi, en effet, subir les désagréments de la vie urbaine si l’on doit rester enfermé chez soi ? Et puis, la ville n’est-elle pas le lieu privilégié de la propagation du virus ? Parce qu’il se transmet par voie aérienne, il tend à circuler plus rapidement dans les milieux à forte densité de population.

Il faut dire que les villes ont un lourd passif en matière de pandémies. La peste justinienne, au milieu du VIe siècle, fait plus de 10 000 morts par jour à Constantinople et entame durablement la puissance de l’Empire byzantin. À Caffa, au XIVe siècle, lorsque l’armée mongole, décimée par la peste noire, lève le siège de la ville, elle réserve un cadeau d’adieu aux habitants : la ville est bombardée de cadavres pestiférés. Cette guerre bactériologique avant la lettre sera à l’origine de la Grande Peste : entre un quart et un tiers de la population européenne décède entre 1346 et 1352… Sans remonter aussi loin, la fameuse peste de 1720 à Marseille tue entre le tiers et la moitié de la population de la ville ; Marcel Pagnol décrit le départ précipité des bourgeois vers leurs résidences de l’arrière-pays provençal, où l’épidémie pourtant les rattrapera[3]. Et les fameuses épidémies de choléra du début du XIXe siècle, à Londres et à Paris, contribueront aux premières réflexions de l’urbanisme hygiéniste.

Ce n’est qu’à partir de la « transition épidémiologique », dans les années 1960, que les villes cessent d’apparaître comme de potentiels foyers d’infection[4]. Mais le coronavirus vient aujourd’hui nous rappeler cruellement la fragilité des villes en cas d’épidémie. Face à l’impuissance de la science médicale, qui se couvre de ridicule dans de sordides polémiques, l’urbanisation et ses fortes densités se révèlent un « coupable idéal » (Ch. Granja).

Ce constat simple réveille les vieux arguments urbaphobes, parmi lesquels celui de la santé s’est toujours retrouvé en bonne place. Henri Lecouturier, au milieu du XIXe siècle, décrivait les rues de Paris comme « des boyaux sales et toujours humides d’une eau empestée. […] Le soleil ne descend jamais jusqu’à elles et ne visite que le haut des cheminées qui les dominent ». Constat inquiétant, selon lui : « On ne naît pas à Paris, mais on y meurt […] quels enfants voit-on naître dans les villes ? Des enfants frêles, rachitiques […]. Ce n’est pas avec de tels éléments que la société française se régénérera[5]. »

« La condamnation de la ville
est une vieille tradition intellectuelle »

C’est toute une filiation idéologique de stigmatisation de la ville qui peut être mobilisée. De Rousseau à Thoreau, du « provincialisme » de l’entre-deux-guerres au fascisme de Vichy, la condamnation de la ville est une vieille tradition intellectuelle, adaptant ses arguments aux vicissitudes de chaque époque.

Mais revenons en 2020. De la stigmatisation de la densité comme véhicule du virus à la perspective de la fin des villes, il n’y a qu’un pas. L’exode urbain des plus favorisés laisse craindre que la ville ne soit livrée à « l’ensauvagement ». Les activités particulièrement touchées par les conséquences du confinement sont surtout urbaines : les commerces et la culture, les restaurants, les bars… Les transports en commun et les ascenseurs apparaissent soudain comme des bouillons de culture malsains. Dans certains secteurs, le télétravail se généralise, et la « proximité organisée » de la ville devient sans objet. Et c’est sans compter la brusque prise de conscience, face aux rayons vides des supermarchés, de la vulnérabilité de la vie urbaine vis-à-vis de nos besoins fondamentaux : on frémit à l’idée d’une possible interruption de la chaîne d’approvisionnement logistique des grandes villes. À Bordeaux, par exemple, l’autosuffisance alimentaire ne dépasse guère… 48 heures[6]. Au-delà, qui sait ce qui peut se passer ?

On voit alors ressurgir les vieux arguments urbaphobes. Éric Charmes, par exemple, apologiste de la « revanche des villages », souligne pour Philosophie Magazine le caractère anxiogène des villes, lorsque les espaces ruraux et périurbains offrent un cadre de vie « plus rassurant, plus humain, plus naturel[7] ». La Gazette des Communes préconise de « miser sur les espaces périurbains » en raison de leur plus grande résilience : les réseaux d’entraide y sont davantage développés que dans nos grandes villes anonymes ; la capacité à s’alimenter y est plus grande, et le confinement y est plus facile à vivre, grâce à l’espace privé du jardin[8].

Mais, comme souvent, la réalité est plus complexe. Richard Florida s’interroge : pourquoi New York a-t-elle été particulièrement touchée, mais pas Singapour, ni Séoul ou Tokyo, alors que leurs densités sont largement supérieures[9] ? La réponse tient en une subtile distinction levée par Neal Payton : « crowding, and not density, is more predictive of virus spread[10] ». Ce n’est pas la densité en elle-même qui est à la source de la propagation du virus, mais plutôt « l’entassement » des personnes, dans les rues et les logements. Il n’est pas anodin de se rappeler que le premier cluster français est apparu non à Paris ou à Lyon, mais dans une ville moyenne : à Mulhouse, suite au rassemblement de plusieurs milliers de personnes lors d’une manifestation religieuse. C’est donc plutôt la densité des interactions qui est la source première de la propagation du virus.

Certains suggèrent même que ce sont les espaces périurbains, de faible densité, qui seraient les plus touchés par le virus et sa propagation. Connolly, Keil et Harris Ali avancent trois raisons à cette vulnérabilité : d’abord, la proximité avec des zones naturelles autrefois éloignées (où fourmillent chauves-souris et autres pangolins) ; ensuite, la présence d’infrastructures de transport, telles qu’aéroports ou zones logistiques, portes ouvertes sur la mondialisation ; enfin, le morcellement de la gouvernance périurbaine et la difficulté à s’accorder sur une réponse politique concertée face à une crise sanitaire[11].

Et puis, avec la métropolisation, les villes sont plus que jamais au centre de la création de valeur. Elles sont, pour reprendre l’expression d’un économiste célèbre, « le moteur de la croissance économique ». C’est en ville que se concentrent les investissements, en ville que l’activité économique est plus efficace, en ville que se trouvent les infrastructures indispensables aux échanges[12]. Mais l’argument de la métropolisation, tout-puissant il y a encore quelques mois, commence à être battu en brèche. Le coronavirus a fait vaciller les convictions les plus ancrées : avons-nous réellement besoin de tant sacrifier à l’attractivité économique ? Bordeaux doit-elle vraiment être magnetic, au risque de devoir subir les inconvénients d’une croissance trop rapide ? C’est peut-être ainsi que l’on doit interpréter la « vague verte » de juin : le confinement a conduit les habitants des grandes métropoles à privilégier la question du cadre de vie local plutôt que celle de l’attractivité économique et ses désagréments bien connus.

« Avons-nous réellement besoin
de tant sacrifier à l’attractivité économique ? »

La réponse à la question de la fin des villes tient d’ailleurs dans cette expression citoyenne : ce n’est pas tant la ville qu’il faut condamner, mais la manière de la faire, voire de la vivre. Pour Magali Talandier, « les enjeux ne sont pas tant liés à la densité des villes, qu’à la qualité des espaces[13] ». Et l’enquête menée par Lise Bourdeau-Lepage pendant le confinement met en exergue la nécessité pour les métropoles de se réinventer : le confinement a fait prendre conscience aux habitants des villes de l’insuffisance des espaces de rencontre et de la nécessité de la présence de nature en ville[14]. Le durcissement des politiques de mobilité contre la voiture, avec les fameuses « coronapistes » et leur

phénoménal succès, est sans doute un indice de la nécessité de repenser la vie métropolitaine.

Jean-Marc Offner souligne à quel point le confinement a conduit à l’exacerbation de tendances contradictoires préexistantes : le désir de nature se mêle à une recherche d’intensité urbaine ; le rejet de la multitude à une soif d’animation et d’interactions sociales ; l’éloge du localisme à une connexion renforcée au monde. Face à ces injonctions contradictoires, il en appelle à « de nouveaux compromis urbains » : l’urbaniste doit abandonner son attachement à un schéma-type a priori vertueux comme la ville dense ou le périurbain dispersé. Il s’agit plutôt d’introduire de la souplesse dans l’action publique, à l’image des territoires « capables » qui peuvent s’adapter à de multiples usages, et de l’appel renouvelé à une « résilience urbaine » ou des mesures « d’urbanisme tactique »[15].

Ainsi, plutôt que d’annoncer sa fin, le coronavirus pourrait plutôt avoir accéléré la transition vers une nouvelle façon de faire et de vivre la ville. Nous sommes peut-être à la croisée des chemins. La « ville d’après », c’est ce que, collectivement, nous en ferons.


[1] | Ces chiffres ont été produits par Orange, sur la base de la géolocalisation des téléphones portables. Voir E. Bembaron, « Coronavirus : le grand exode des citadins », Le Figaro, 27/03/2020.

[2] | « Journal de confinement de Leïla Slimani, jour 1 », Le Monde, 18/03/2020.

[3] | Dans Le Temps des amours, quatrième tome injustement méconnu de ses Souvenirs d’enfance, publié à titre posthume en 1977.

[4] | La « transition épidémiologique » se traduit par un très net recul des maladies infectieuses et une « disparition » des épidémies, grâce aux impressionnants progrès de la science médicale du XXe siècle.

[5] | Libelle d’Henri Lecouturier, paru en 1848.

[6] | Voir l’étude réalisée en 2017 par Utopies © sur les 100 premières aires urbaines françaises : en moyenne, 98 % des produits alimentaires sont consommés localement… et 97 % de la production locale est exportée. « Autonomie alimentaire des villes françaises. État des lieux et enjeux pour la filière agro-alimentaire française », Note de Position, n° 12, mai 2017.

[7] | E. Charmes, M. Lussault, « La campagne va-t-elle prendre sa revanche sur la ville ? », Philosophie Magazine, 07/05/2020.

[8] | D. Gerbeau, D. Picot, « Et si on misait enfin sur le périurbain ? », La Gazette des Communes, 26/05/2020.

[9] | R. Florida, « This is not the end of cities », Bloomberg City Lab, 19/06/2020.

[10] | N. Peaton, Thoughts about urbanism and architecture in the age of Covid-19, StreetsBlogLA, 17/08/2020.

[11] | C. Connolly, R. Keil, S. Harris Ali, Extended urbanisation and the spatialities of infectious disease : demographic change, infrastructure and gouvernance, Urban Studies, 2020.

[12] | F. Gaschet, « La surproductivité métropolitaine », CaMBo #7, mai 2015.

[13] | M. Talandier, « Tous au vert ? Scénario rétro-prospectif d’un exode urbain », The Conversation, 07/06/2020.

[14] | L. Bourdeau-Lepage, « Ce n’est pas la première fois qu’on annonce la mort des villes. Je n’y crois pas du tout », Le Monde Cities, 14/06/2020.

[15] | Jean-Marc Offner, « Coronavirus, et après ? Pour de nouveaux compromis urbains », Métropolitiques, 19/06/2020.

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