
Bordeaux était-elle prête à recevoir les Jeux olympiques ? La question n’était pas si étrange pour qui se remémorait qu’il était de tradition pour l’État français, dans les heures les plus catastrophiques de son histoire, de venir s’y replier. 1870, 1914 et 1940 avaient déjà fait de Bordeaux une capitale provisoire de la France. Les Jeux olympiques de Paris étant avant tout une affaire d’État, quand leur organisation apparut aussi problématique que mettre Paris en bouteille, il aurait été naturel que Bordeaux serve de refuge à ceux-ci.
Comment ? En commençant par une réduction numérique des Jeux bien dans l’ère du temps. Le plaidoyer le plus consensuel en faveur des Jeux tient à ce qu’ils satisfont notre âme d’enfant et sa fascination pour le merveilleux. Cette âme préfère les images au réel. Accélérer le passage des jeux traditionnels aux e-jeux, ne serait-ce pas l’aboutissement de cette tendance à tout réduire et tout numériser ? Celle-ci paraît gagner bien des sports traditionnels : le rugby à 7 plutôt qu’à 15 ; le basket à 3 plutôt qu’à 5, le volley à 2 plutôt qu’à 6. Et Bordeaux aurait pu utiliser pour cela le bâtiment SMART (Sport, Mouvement, Ambition, Recherche, Technologie) inauguré le 30 avril 2024 afin d’offrir les mesures les plus objectives qui soient de la performance sportive.
Les Jeux ont échappé à cette dissolution. Peu importe, le bâtiment SMART n’en avait pas besoin pour prouver qu’il est possible d’investir avec intelligence dans un équipement sans avoir à l’inscrire dans la préparation d’un grand événement. Le Grand Stade, imposé aux édiles locaux sous la pression de l’Euro 2016, aussi beau qu’il semble devenu inutile depuis les déboires des Girondins, en est l’illustration par défaut.
Les Jeux ont eu lieu. Ils furent au contraire « grandioses ». Parisien comme jamais Sud Ouest se fit le héraut de cette « parenthèse enchantée[1] ». « Paris rayonne. Paris irradie. Paris vibre. Paris danse. Sous la pluie et sous le soleil[2] ». Sa chroniqueuse, une habitante des beaux quartiers de la Capitale, ironiquement rebaptisés par l’organisation des Jeux « zones rouges », témoigna de leur calme inédit. Faudra-t-il chaque année réorganiser ces Jeux pour redécouvrir les charmes de Paris au mois d’août ? Du moins livrait-elle le véritable héritage de ces Jeux : pouvoir se prévaloir « avec une fierté insensée » auprès de ses amis parisiens qui avaient déserté : « Paris 2024 ? J’y étais. »
« Les dieux du stade ». Ce poncif, repris par les Nazis pour leurs Jeux, agréable à une France laïcarde en quête de blasphèmes, désignait au début du XXe siècle des athlètes d’exception.
« Des stades sans dieux[3] ». Par cette judicieuse formule, le sociologue Alain Ehrenberg résumait combien la compétition sportive associait, à partir des années 1980, le culte de la performance à l’idéal « d’égalité des chances », cet étendard de la démocratie dans l’imaginaire néolibéral. Le plus grand des sportifs n’est pas d’une essence différente de celle d’un modeste pratiquant. L’un comme l’autre peut se raccorder au même étalonnage de la hiérarchie des performances. Mais l’essentiel n’est plus simplement de participer, il faut que le meilleur gagne.
« Les dieux dans le stade ». En 2024. Paris transformé en mont Olympe, les dieux sont revenus au stade, mais dans les gradins. Grands et petits dieux, distincts par leurs privilèges à profiter avec plus ou moins d’entraves du spectacle. Volant d’un site à l’autre ou fixés à leur siège, mais au moins rassurés d’être de la divine partie.
Déjà la cérémonie d’ouverture touchait au théologique. Osera-t-on dire qu’on a été plus amusé par les débats qu’elle a suscités que par la cérémonie elle-même, intrigué par cette revendication à casser des codes que l’on semblait ne pas connaître. « Le génie est dans la coupe ! », prévenait Jacques Offenbach, le musicien de la vie parisienne. Visionnée dans un montage de vingt minutes : une personne qui n’y aurait pas assisté ne pouvait qu’être persuadée d’avoir manqué quelque chose. Vécue dans son intégralité : gagnait l’impression d’un jour de pluie sans fin. S’il est difficile de dire si la cérémonie d’ouverture a bien représenté la France, on n’en doutera pas des postures dans les commentaires qu’elle a suscitées à défaut de les avoir mises en scène, Cène ou Seine ; la tradition du théâtre de boulevard parisien pour les jeux de mots éculés ayant été à l’occasion plus qu’honorée.
Que les gnangnans et les peine-à-jouir se remettent toutefois de ne pas avoir été touchés par la grâce de l’ambiance extraordinaire qui porta les sportifs français au sommet. Elle ne fut pas si miraculeuse que cela et pourrait donc être reproduite. Les secrets des dieux n’étant plus aussi bien gardés qu’avant, on apprit les recettes de sa fabrication. La formation d’ambianceurs par les différentes fédérations sportives. Prions pour que ces ambiances ne finissent pas par produire les mêmes effets que les rires préenregistrés dont furent affublées les séries comiques de la TV.
Tel serait devenu le sens de la fête officielle. Celle-ci autorisait autrefois l’expression d’émotions que dans un cadre civilisé il valait mieux contrôler pour ne pas se trahir et préserver sa réputation « d’homme comme il faut[4] ». Elle demande aujourd’hui de surjouer ses émotions comme il faut.
Une fois n’est pas coutume, c’est Jupiter qui sembla le plus triste d’avoir à déclarer que la fête était finie. Peut-être plus conscient que les autres de l’avertissement du croupier : « Les jeux sont faits, rien ne va plus. »
[1] | Sud Ouest dimanche, 11 août 2024.
[2] | Ibid.
[3] | A. Ehrenberg, « Des stades sans dieux »,
Le Débat, n° 40, mai 1986, p. 47-61.
[4] | Cf. le dossier « La ville est une fête », CaMBo #24, décembre 2023.