
Il n’est pas banal de trouver dans Le Monde diplomatique une pleine page à propos de la Gironde[1]. Surtout lorsque celle-ci, au regard de l’orientation critique de ce journal, ne relaie pas une polémique sur les grands vins de Bordeaux. Avec la bienveillance d’habitude réservée à la rébellion zapatiste, cette page est consacrée à une initiative spécifiquement girondine : le dépouillement et l’analyse des différents cahiers de doléances rédigés en Gironde dans la mouvance des Gilets jaunes. Bienveillance coulant d’autant plus de source que les artisans de ce projet sont les auteurs de l’article : un collectif de citoyens associant des Gilets jaunes et des universitaires du cru. Ainsi procèdent-ils à la numérisation de milliers de pages de doléances girondines regroupées, conservées et classées aux archives départementales. Ce travail doit permettre d’analyser la répartition statistique des données textuelles ainsi engrangées.
Son premier enjeu est de contester la synthèse du « grand débat national » commandée par le gouvernement à différents experts et cabinets privés. Semblent moins en cause les rapports qui la sous-tendent, en dépit d’un grand nombre de données non traitées faute de temps, que la présentation qui en avait été faite par les ministres en charge de l’opération. En dépit du caractère récurrent des demandes de rétablissement de l’ISF[2] et de création d’un Référendum d’Initiative Citoyenne, ceux-ci soulignaient que ces « totems », loin de faire l’unanimité préjugée, s’étaient dilués dans d’autres préoccupations. Plus généralement, notre collectif déplore dans cette restitution l’effacement des « sentiments de colère et d’espoir qui ne manquent pas de poindre dès lors que l’on porte un œil humain sur ces documents ». Une insensibilité choquante au regard des requêtes les plus souvent exprimées dans les 2 000 premières contributions girondines traitées : elles concernent la possibilité de « pouvoir vivre dignement de son travail et de sa retraite », un thème souvent relié à la fiscalité et au caractère injuste de la suppression de l’ISF. La participation politique (le RIC), la dégradation des services publics et la question de la transition écologique forment les principales inquiétudes. L’immigration, la délinquance, l’islam et l’identité y semblent en revanche des questions très minoritaires (la sécurité ne concerne que 2,6 % du corpus), preuve pour ce collectif « du fossé immense entre les sujets qui accaparent le débat public et les aspirations des citoyens ».
Où est l’impertinence que promet cette rubrique de CaMBo ? Parions que lesdites archives en fassent largement preuve. L’impertinence consiste à témoigner du réel quand ce dernier est obscurci par les rhétoriques politiques et savantes qui dominent dans l’espace public. L’impertinence est le nerf de la révolte. Elle est facilement diabolisée par les élites sous le nom de populisme ; un mal qu’elles définissent comme l’illusion de la grande masse des gens ordinaires à penser connaître d’instinct ce qu’il convient de faire[3]. Aussi le deuxième enjeu de l’étude de ces cahiers de doléances pourrait être d’explorer si ces derniers témoignent d’un « populisme vertueux[4] », c’est-à-dire porteur d’idées non entachées de racisme, de xénophobie ou d’anti-
intellectualisme mais jetant ses lumières sur la réalité des problèmes des gens d’en bas. Soit une expression puisant dans les dispositions populaires cette attention portée au réel que mobilisent par exemple des activités comme le bricolage[5]. La vertu y tient de l’expérience que la liberté ne revient pas à rêver s’émanciper de toutes les contraintes mais d’être capable de toucher à ses limites[6]. Que le « mauvais esprit » des gens simples à l’encontre des prescriptions technolâtres des experts a quelque chose de salutaire. Et qu’être libre ne se satisfait pas de jouir de distractions choisies mais d’être en mesure de s’associer avec les autres pour agir. Saisir la multiplicité des points de vue et reprendre contact avec le réel pourraient ainsi aider les élites et le peuple à se reparler.
Faut-il abandonner tout esprit critique devant l’esprit de révolte ? Certes non ! Les barricades s’élèvent aussi à partir de rumeurs fantasmées. Dans le cas de Bordeaux, on peut sourire de l’exaltation érudite d’un esprit de révolte chevillé au corps de l’identité bourgeoise de cette ville, lorsque l’intérêt bien compris des affaires et non la misère poussait les grandes familles à se rebeller contre la tutelle parisienne[7]. Cette évocation reste toutefois un baume mémoriel utile pour dédouaner la réputation de cette ville d’un faible pour la modération politique, tendance parfois assimilée à une mollesse endémique. On peut également ironiser à propos du caractère d’autant plus idéologique de sa tradition gauchiste qu’elle s’appuie sur une forte présence d’étudiants et de salariés du secteur public plutôt que sur un vivier ouvrier. Ce qui ne prédispose pas à savoir arrêter une grève ! Un biais propice à ce que le « chic radical » s’empêtre dans de noirs désirs.
Qu’attendre de l’analyse des revendications et témoignages des Gilets jaunes ? Tout ce qui est jaune n’est pas d’or. Et dans l’idée de n’exempter personne de l’examen critique, suggérons à notre collectif d’appliquer sans complaisance cette grille de lecture inspirée par François Sureau : les doléances exprimées ne visent-elles qu’à obtenir de nouveaux droits pour soi-même et entretenir un paternalisme d’État ou esquissent-elles des projets d’action collective marqués du « souci des buts des autres[8] ». Bref, traduisent-elles une aspiration à vivre sans ou avec la liberté ? Question névralgique si l’on admet que l’exercice de la liberté est la seule manière de transformer la colère en action et de trouver à des problèmes en théorie insolubles des solutions pratiques.
[1] | Collectif de recherche citoyenne sur les cahiers de doléances, « Les cahiers de la colère », Le Monde diplomatique, Juin 2022, p.20.
[2] | Impôt sur la fortune.
[3] | Yascha Mounk, Le Peuple contre la démocratie, éditions de l’Observatoire /Humensis, 2018.
[4] | Voir la réhabilitation de la tradition populiste menée par Christopher Lasch, La révolte des élites et la trahison de la démocratie, Flammarion, 2007.
[5] | M. B. Crawford, Éloge du carburateur. Essai sur le sens et la valeur du travail, La Découverte, 2016.
[6] | M. B. Crawford, Contact, Pourquoi nous avons perdu le monde, et comment le retrouver, La Découverte, 2019.
[7] | Voir le dossier « Mythologies de la ville », CaMBo #16, novembre 2019.
[8] | F. Sureau, Sans la liberté, Tracts Gallimard, 2019, p. 38.