
Si le bain pris dans le port de Bristol par la statue d’un marchand d’esclaves présente des aspects rafraîchissants, la démolition en Martinique des statues de Victor Schœlcher, pourfendeur du racisme et de l’esclavage, rend perplexe. Elle questionne la possibilité même de dresser des statues. La célébration de Schœlcher occulterait la part prise par les esclaves dans leur propre libération et suggérerait une dette indue envers la République.
Si l’on ne souhaite pas fixer au débat mémoriel l’objectif de mettre tout le monde à cran, la tempérance bordelaise peut en inspirer la conduite. Victor Schœlcher ne dispose d’aucune statue dans la métropole, seulement d’une allée et de rues. Pudicité du dernier entrant ou lucidité à désamorcer les tensions, Martignas-sur-Jalles[1] ne lui réserve qu’une impasse. Les symboles sont pétris d’ambiguïté. Le sociologue Jean Baudrillard l’avait relevé avec malice : « SOS racisme » pouvait aussi bien s’entendre comme un appel à s’en protéger qu’à le sauver[2]. Certains se sont énervés du choix de Modeste Testas pour servir d’effigie à une statue[3] commémorant la traite et l’esclavage. Affranchie, elle minimiserait l’horreur de cette condition ! Qu’ils se souviennent que les plus endurcis racistes de l’époque ont dû s’agacer de cette fortune. Reconnaissons plutôt le travail du musée d’Aquitaine[4] et des commissions mémorielles installées par la Ville de Bordeaux[5] qui traduit un effort pour forger une mémoire apaisante du commerce atlantique et de l’esclavage. Saluons cette année, avec la parution du Guide du Bordeaux colonial[6], une manière non polémique de poser des controverses. Une mémoire figée est une mémoire morte. Il est sain de penser à déplacer des statues, en ajouter de nouvelles et neutraliser celles qui réveillent une souffrance vécue. Les conservateurs qui refusent les transformations des lieux et objets de mémoire sont semblables aux créationnistes qui pensent que les êtres vivants n’ont pas évolué depuis leur création par Dieu. Mais le mariage de l’anachronisme et de la morale crée un conformisme stupidement correct et dépourvu d’éthique.
Acceptons sans suffoquer qu’aucune statue ne soit innocente. Une chanson de Jacques Brel (La Statue) nous l’enseigne. L’esprit du héros statufié démythifie les inscriptions gravées sur sa stèle et implore les enfants de ne pas la regarder. Mais n’est-ce pas le rôle des statues de nous éduquer en nous procurant l’occasion de nous déniaiser ? Elles nous élèvent lorsqu’elles piquent notre curiosité. C’est là une des ruses de la raison mémorielle : même les mauvaises statues ont cette vertu d’interpeller ceux prompts à se dédouaner de leur ignorance en se clamant victimes d’un tabou. Parce que pour parler du passé, mieux vaut lire que détruire, suggérons d’associer à la statue de Camille Jullian[7] les deux pages qu’il consacre dans sa fameuse Histoire de Bordeaux (1895) au « commerce avec les colonies et [à la] traite des nègres[8] ». On y remarque que l’audace qu’aurait eue Montesquieu à dénoncer l’esclavage n’y est pas traitée avec plus de complaisance que dans le Guide du Bordeaux colonial précité, et que l’historien ne dissimulait pas « une conjuration tacite pour oublier, à propos des noirs, ces droits de l’homme dont tout le monde parlait. Nul n’était coupable, si ce n’est la société tout entière ». Si cette statue chantait, peut-être ferait-elle taire notre air coupable par une composition plus respectueuse et responsable de cette histoire[9]. La promesse d’un rapport animé au passé mais respirable par tous.
[1] | Martignas-sur-Jalles est la dernière commune à avoir intégré la Cub en 2013, la première depuis 1968.
[2] | J. Baudrillard, Cool memories II 1987-1990, Galilée, 1990.
[3] | Inaugurée quai Louis XVIII à Bordeaux le 10 mai 2019.
[4] | Cf. Dossier Mythologies de la ville, CaMBo #16, novembre 2019.
[5] | La statue Testas et les explications mises sur les plaques des rues au nom de négriers sont deux des dix préconisations de la dernière commission dont le rapport (2018) est téléchargeable sur Internet.
[6] | Sortir du colonialisme Gironde, Guide du Bordeaux colonial et de la métropole bordelaise, Syllepse, Paris, 2020.
[7] | Place Camille-Jullian, en face de l’Utopia.
[8] | C. Jullian, Histoire de Bordeaux. Tome II du XVIe au XIXe siècle, EDR, Cressé, 2011/2013 (1895), p. 84-86.
[9] | Histoire envisagée ici dans ses enjeux mémoriels. La production scientifique de connaissances historiques doit être émancipée de ces enjeux.