Jacqueline a successivement habité les quartiers Bastide, Saint-Genès et Belcier. Avec la gaieté pétillante de ses 97 ans, elle évoque certains épisodes de sa vie et de sa ville.

« Je suis née à Bordeaux en 1921. Ça fait un bail ! (rires) J’ai passé mon enfance à la Bastide. Je vivais avec mes parents et mes deux cousins. Parce que ma tante, qui était de Soulac, avait dit à sa sœur, à maman, « mes fils, ce n’est pas ici qu’ils vont avoir une situation », alors ils sont venus vivre chez mes parents et là, ils ont pu avoir leur situation à Bordeaux. Par contre, tous les ans, on allait passer nos vacances d’été à Soulac. Ma mère me grondait parce que j’aimais plonger dans les vagues et me baigner très loin dans la mer !
J’ai connu les trains à la gare d’Orléans. Et j’ai connu la gondole aussi, le bateau à vapeur qui traversait le fleuve, depuis la place du Port – la place Stalingrad comme on dit maintenant – jusqu’aux Quinconces. Quand il y avait la foire aux plaisirs, on prenait la gondole. J’adorais ça !
J’aimais bien l’avenue Thiers aussi. J’ai connu les municipaux, avec leur grande pèlerine, qui venaient allumer les réverbères tous les soirs… Ensuite, quand Chaban-Delmas a fait mettre la lumière sur l’avenue Thiers, alors là c’était une merveille ! Je crois que tout Bordeaux est venu voir l’avenue éclairée !
J’ai eu mon certificat d’études mais je n’ai pas voulu continuer. Mes parents voulaient que je sois institutrice. Mais les jours où il n’y avait pas classe, j’allais chez les religieuses et elles m’ont appris à coudre. Alors j’ai dit à mes parents « je veux me mettre dans la couture ». J’ai commencé à travailler à 16 ans.
C’est comme ça que j’ai rencontré mon Albert. Tous les dimanches, mon fiancé m’invitait au cinéma. À l’Eden, sur la place du Port. Maman suivait, parce qu’il ne fallait pas sortir toute seule ! Et c’est seulement lorsque je me suis mariée, à 17 ans, juste un an avant la guerre, que je suis venue « en ville », comme on disait à l’époque… Alors j’ai habité rue René-Roy de Clotte, à côté de la rue Saint-Genès, pendant plus de vingt ans, dans le même immeuble que mes beaux-parents.
Mon père m’a dit « si on avait su, on ne t’aurait pas mariée » ! Parce que mon mari est parti pendant cinq ans. D’abord un an à Dakar, dans la marine. Puis quand il est revenu, il a été dénoncé et les Allemands sont venus le chercher. Mais il s’est échappé et s’est caché en pleine forêt, à Cap-de-Pin, dans les Landes. Ils étaient dix-sept. Des tout jeunes. Certains sont ensuite partis à Londres. Alors c’est peut-être prétentieux de le dire maintenant, j’allais porter des faux papiers. Il y avait Berthe – enfin elle se faisait appeler comme ça dans la résistance – qui faisait des faux papiers, comme quoi ils travaillaient pour l’organisation Todt, à construire des blockhaus sur la côte Atlantique. J’allais à Cap-de-Pin en train pour apporter ces papiers.
Ça a été dur pendant la guerre. On avait des cartes d’alimentation, des cartes pour les vêtements, on avait des cartes pour tout… Il fallait voir ce qu’on mangeait parfois… On n’arrivait pas à se nourrir. C’est pour ça qu’avec ma belle-sœur, qui avait trois enfants en bas âge, on faisait des kilomètres pour aller trouver des ravitaillements. On prenait le train, souvent dans les Charentes, et on marchait à travers champs pour trouver des paysans. Quelques fois sous des chaleurs épouvantables.
Et puis on subissait les bombardements. Alors à la Libération, ça a été une joie immense, c’était l’apothéose. Mon mari était rentré. On avait tous rendez-vous devant la mairie et on a fait la farandole. On est passé dans je ne sais pas combien de cafés… Je me souviens, j’avais une paire d’espadrilles rouges, on a tellement fait les fous, je ne suis revenue qu’avec une seule chaussure !
Après la guerre, mon mari a repris son travail. Il était tailleur pour hommes et dames, à son compte. Il faisait surtout du travail de luxe, des capes de soirée, etc. Moi je travaillais avec lui, je faisais des culottes sur mesure. Nous avions un grand atelier chez nous, rue René-Roy de Clotte. Il n’avait pas de boutique, mais tout le monde connaissait. On n’a jamais eu besoin de faire de réclame ! Il avait une riche clientèle, beaucoup de personnalités du quartier Saint-Genès…
Moi j’aimais beaucoup la ville. Je me promenais. J’ai beaucoup aimé marcher. La rue Sainte-Catherine, je la faisais je ne sais pas combien de fois à pied tout le long. Ça ne me coûtait pas du tout, au contraire. J’aimais voir les gens, les magasins… Tous les samedis matin, j’allais faire le marché aux Capucins, ce n’était pas loin. À l’époque, c’était vivant : il n’y avait qu’à entendre les marchandes ! Il ne fallait trop rien dire, sinon on se faisait remonter les bretelles ! (rires). Un jour, je me suis fait insulter. J’avais marchandé le prix avec une fleuriste, alors elle me dit « quoi, qu’est-ce que tu veux, conne ? Tu veux le vase avec ? » (rires). C’était le bon temps !
Je suis arrivée rue des Terres-de-Borde en 1961. On s’était porté en aval pour une nièce, qu’on avait presque élevée. Elle s’était remariée avec un entrepreneur et il avait besoin d’un garant pour un crédit. Nous, on a eu confiance, mais il a fait faillite. On nous disait qu’on allait être saisis, tout ça… Avec mon mari, bien sûr, on ne dormait pas. Alors plutôt que de s’endetter pendant 15 ans, on a préféré vendre notre maison. On a payé leurs dettes et, avec ce qu’il nous restait, on a acheté ici. Dans ce quartier c’était moins cher, et puis la maison était dans un état…
Belcier était un quartier ouvrier. En face de ma maison, c’était des immeubles à un étage où les cheminots logeaient. Et surtout, il y avait l’usine de la verrerie Domec pas très loin.
Autrefois mon mari avait l’habitude de sortir avec la cravate et le chapeau mou, alors quand on est arrivé ici, il a fallu qu’il se mette au diapason… Et moi qui fréquentais toujours l’église le dimanche… Quand j’allais à l’épicerie à côté, j’entendais des réflexions : « ah, tiens, c’est celle qui se met à genoux ! » On nous prenait pour des étrangers. Ça a été très dur de se faire admettre. Après, quand ils ont compris qu’on était comme tout le monde, quand même, ça a changé. Mais au début, on en a souffert.
À l’époque, c’était un quartier très vivant, avec plein de commerces. On avait deux bouchers, presque l’un en face de l’autre, à côté on avait une petite épicerie, une très bonne pâtisserie, une fleuriste, la coiffeuse, et puis un restaurant au coin de la rue où les ouvriers venaient manger. Mais ensuite on n’a eu que des petites catastrophes. La verrerie a fermé dans les années 1980… Tous les gens qui venaient y travailler ont quitté le quartier. Le bâtiment SNCF a été rasé pour faire un parking avec des agences de location de voiture. Et progressivement, tous les petits commerces sont partis. Puis on a eu l’église, place Ferdinand-Buisson, qui a été volée et incendiée en 2004. Ça a été la catastrophe quoi…
Et maintenant on a l’impression que ça va revivre, voyez. Ça redémarre un petit peu. Ils ont construit un gros bâtiment en face de chez moi. Cette nouvelle gare côté Belcier, c’est très joli, j’y suis passée pour aller voir. Ça m’a fait plaisir, même si maintenant je suis un peu perdue ici. À côté sur le trottoir, et juste en face, il y a deux bars-restaurants qui ont ouvert. Et une coiffeuse s’est installée il y a un an et demi.
Moi j’aime bien Bordeaux, je ne voudrais pas changer ! J’aime la ville, qu’il y ait du monde, tandis que ma fille et mon gendre non. Ça explique qu’ils ont acheté à Cadaujac ! Le matin, depuis qu’il y a la gare, je vois les gens qui passent avec leur valise, et ça me plaît, ça m’intéresse !
Je n’ai jamais envisagé de quitter ma maison. Ça a été très dur au début, mais maintenant je m’y suis faite, on a arrangé la maison à notre goût et j’ai un jardin… Il m’arrive d’avoir quelques oublis, mais tant que j’ai ma lucidité, je ne me vois pas ailleurs. Parfois ma fille me dit « tu vas voir maman, si tu n’es pas sage, je te mets dans une maison de retraite ! » (rires) Mais tant que j’ai ma tête, je reste chez moi ! »