Le père Francis Ayliès est né en 1962 au Pays basque et habite et travaille à Bordeaux depuis 15 ans. Après plusieurs années d’exercice au Grand Parc puis à Bègles, il officie dans la paroisse qui vient d’être créée aux bassins-à-flot. Il a également écrit plusieurs ouvrages, dont un roman policier.

J’ai passé mon enfance et mon adolescence à Anglet, entre les vagues, la mer, que j’ai beaucoup aimés, et surtout le conservatoire, qui était un peu ma passion quand j’étais jeune. Je faisais de la trompette. Ça a été très formateur, ça m’a retiré peut-être une certaine timidité. En tout cas, aujourd’hui je suis encore très « accro » à la musique.

L’église du quartier du Grand Parc à Bordeaux© Christine Dubart

À 18 ans, j’ai connu un événement vraiment fondateur. Ma grand-mère était donatrice à une association, et en parcourant le document de l’asso, j’ai vu qu’on pouvait donner quinze jours pendant l’été pour les autres. J’étais un peu à un moment d’interrogation dans ma vie, et je me suis dit qu’au lieu de passer deux mois à la plage, j’irai dans cette association, qui était à La Brède ou à Martillac. Je ne connaissais pas Bordeaux. C’était la fin des années 1970, il y avait les grandes cités de Cenon, Lormont, le Grand Parc, la Lumineuse… Et il n’y avait pas encore toutes les structures d’accueil pour les enfants, tout ce qui est aujourd’hui normal, les centres aérés, les centres sportifs… Et donc il y avait des bus qui allaient prendre les enfants, on les emmenait dans un château, on les amusait, et après on les ramenait. Et le premier soir, j’ai ramené un enfant à Bacalan, dans des petits immeubles qui n’existent plus aujourd’hui et, pour la première fois, mes yeux se sont ouverts sur une pauvreté que je ne connaissais pas. À partir de ce moment-là, j’étais une tête chercheuse, pour voir comment je pouvais m’insérer dans le monde avec cette dimension sociale. Et très vite j’ai fait le pari que la vision religieuse pouvait faire partie des différentes réponses à ce questionnement. Mais j’ai étonné mes amis, ma famille : tout le monde s’interrogeait sur cette décision, parce que je n’avais jamais été très religieux, je n’avais jamais été trop là-dedans ! Mais moi, j’avais besoin de chercher. Donc j’ai pris cette voie-là, et, au final, maintenant je suis en plein dedans.

Alors j’ai fait deux ans de philo à Dax au sein d’une formation religieuse, mais ça ne s’est pas très bien passé. Je me disais : « Ce n’est pas pour moi. » Donc je suis parti faire mon service militaire à Bordeaux, j’ai tout fait pour être à la musique régionale, pour être près du conservatoire, parce qu’il me restait quelques épreuves à passer pour être prof. J’aurais pu être prof de solfège, j’aurais adoré ça, parce que j’aime beaucoup l’analyse, la mathématique de la musique. Et finalement la religion m’a rattrapé pendant le service militaire, et là je suis parti en Italie, pour tout recommencer. À Gènes, une ville énorme, qui frisait le million d’habitants. Je suis entré dans une ambiance un peu fermée, un peu monacale, mais tous les matins je traversais Gènes avec les copains étudiants, et je me retrouvais au contact du monde entier. Parce que c’était une université religieuse très reconnue, on y venait de loin, et c’était rempli de Sud-Américains, d’Africains, d’Américains… C’était merveilleux. J’ai eu aussi des profs qui m’ont énormément ouvert. Mais, au départ, quand vous étiez un Français arrivant en Italie, vous étiez perdu… Je me souviens de mon premier cours : j’arrive à Gênes après 17 heures de train, on me met dans un amphi avec évidemment un cours en italien, et c’était un cours d’hébreux ! Mais c’est comme tout étranger qui entre dans un nouveau pays, je suis arrivé en septembre, j’avais bossé un peu l’italien avec l’Assimil pendant l’été, pendant les quatre premiers mois j’ai cru que je n’y arriverais jamais, et fin décembre il y a eu un déclic … et depuis je me sens très Italien ! Je dis toujours que je terminerai ma vie à Naples… Plus je vieillis et moins j’y crois, mais je le dis encore !

Mes huit années à Gênes étaient surtout des années d’études, mais à la fin je suis devenu prêtre et j’ai passé de très bons moments là-bas. Musicalement aussi, parce que je me suis réinscrit au conservatoire et que c’était l’époque où on y reconstruisait l’opéra. Mais j’avais terminé mes études, je tournais un peu en rond, donc j’ai décidé de rejoindre un diocèse qui m’intéressait et je suis resté 3 ans à la cathédrale de Tours. Seulement, je ne connaissais pas la Loire. J’ai été surpris par le manque d’énergie de ce fleuve ! Ce n’était pas comme à Biarritz ! Une fois, j’ai rencontré Henri Dutilleux, le compositeur, dans la maison qu’il avait à Candes-Saint-Martin, avec un petit jardin merveilleux qui donne vraiment sur la confluence entre la Loire et la Vienne. Il m’a demandé : « Alors l’abbé, c’est pas beau ici ? » et je lui ai répondu « J’aime les rochers, les vagues… » Il était atterré ! Pour lui un prêtre devait forcément être dans la méditation devant un tel spectacle !

Puis je suis allé voir l’évêque de Bordeaux. Pour moi, c’était soit Bordeaux, soit le Pays basque. Parce qu’il me fallait la mer pas loin. Au Pays basque j’avais mes parents, j’étais un peu le « fils de ». Donc ce n’était pas très raisonnable. Et Bordeaux avait l’avantage que j’y avais eu cette expérience première, et qu’il y a aussi un opéra, un orchestre, donc ça me paraissait évident…

Mais mon premier poste était à Bazas, à 70 km de Bordeaux… J’en ai été le curé pendant neuf ans. Une très belle cathédrale. Mais dans la paroisse, à l’époque, il y avait 32 villages. Donc, dans cette fonction, on ne voit plus la cathédrale, on voit les routes, celles qui nous conduisent dans les petits villages… et on est happé par tellement de choses… Mais j’ai aimé cette distance. En plus, c’était l’époque où le tram se construisait à Bordeaux. Donc je n’ai pas connu les travaux sur les quais, sauf que j’ai pesté maintes fois parce que je suis arrivé en retard à des concerts à cause des embouteillages provoqués par les travaux du tram. Et je ne suis arrivé à Bordeaux qu’une fois l’épicentre déjà travaillé. Après Bazas, je suis resté neuf ans au Grand Parc, là j’ai vu les travaux de la ligne qui passait au Grand Parc, puis six ans à Bègles, et là j’ai vu les travaux du tram qui arrivait à Bègles aussi ! Et maintenant je suis aux bassins-à-flot.

Au Grand Parc, j’ai trouvé quelque chose qui correspond très bien à ce que je suis. Le lieu par excellence de la mixité. Parce que le Grand Parc jouxte la rue Mandran, la rue Lagrange, et est à deux pas de Tivoli et du Bouscat, à quelques pas aussi des Chartrons. Et la paroisse s’étend aussi jusqu’aux Aubiers. Donc s’il n’y avait pas forcément la mixité dans les immeubles, elle était dans le lieu de célébration. Nous, on est dans l’accueil de cette pluralité-là. J’aime beaucoup que ça se mélange. Le livre de la Genèse nous parle d’une sorte d’utopie divine, où ils ne sont pas deux, mais un, où nous ne sommes pas des centaines de cultures, mais nous sommes un. Et si l’espace de rassemblement peut être, au cœur de la ville, le rappel tous les dimanches de cette utopie, de ce désir qui habite chacun d’entre nous, il y a là je pense un bienfait. Se dire, au moins pendant une heure, que je suis avec un tout autre que moi, pour celui qui arrive en Maserati, avec celui qui est dans une profonde indigence, et inversement… Pour moi, c’est très important. Je suis même peut-être un peu obsédé par ça.

À l’église du Grand Parc, on est très regardé. Parce que les bâtiments H et I plongent vraiment sur le lieu de célébration, et l’architecte de l’église a placé, entre les poutres du plafond et les murs en béton, une fenêtre qui court tout du long de l’édifice. Lorsqu’on célèbre, on voit tous les immeubles, c’est vraiment bien fait. Et il me semble que quand le dimanche les gens voient qu’il y a de l’activité et de la vie, ils sont aussi attirés et c’est pour le bonheur de tous.

Institutionnellement, l’église est territoriale. Mais en ville, beaucoup de personnes choisissent leurs lieux de culte. Et surtout aujourd’hui, où notre église est très nucléarisée, parce que ça va des églises « hyper open » aux églises les plus intégristes. Certains vont chez les Dominicains, parce qu’ils sont une trentaine de jeunes et qu’ils chantent bien… D’autres choisissent telle église parce que la prédication est plus ouverte. Moi, je suis à la fois très ancré territorialement, parce que je suis à Bacalan pour les habitants du quartier, mais en même temps je suis dans l’ouverture : s’il y en a qui aiment ce lieu et qui viennent, le mélange se fait.

L’église Saint-Rémi de Bacalan à Bordeaux. © Hélène Dumora – a’urba

L’église Saint-Rémi de Bacalan se trouve à la jonction entre le Bacalan historique et les nouveaux immeubles des bassins-à-flot. Il y a bien sûr certaines tensions. Par exemple, la paroisse s’appelle bassins-à-flot. Mais il y a des gens qui disent que les bassins-à-flot n’existent pas, qu’on leur a « piqué » une part de Bacalan. Mais l’histoire continue. On ne va pas se disputer sur ces mots-là. En redynamisant la paroisse, petit à petit le mélange va se faire. Je suis sûr que cette mixité est attendue.

L’église a besoin d’être rafraîchie. Donc nous faisons le pari de trouver les fonds pour la restaurer, et comme elle n’est pas loin de la Cité du vin et que nous sommes à Bordeaux… Nous allons construire un lieu où la vigne ne fait pas que se boire, mais où elle se médite aussi. Je ne crois pas que dans le monde il existe une église dédiée à la symbolique biblique de la vigne. Nous sommes nombreux à travailler sur ce projet, à appeler les artistes. Et en ce moment, on sent que ça prend forme. On va donner un très bel écrin à des œuvres signifiantes, des mosaïques, des statues, de la peinture… Pour certaines œuvres, on va avoir besoin de barriques, donc j’appelle les gens à venir casser et astiquer les barriques. Il y aura aussi une œuvre avec des bouchons de liège, grâce aux colorations que le vin leur donne, donc on va lancer une opération de collecte de plusieurs milliers de bouchons !

La semaine dernière, il y avait des préparations au mariage animées par des laïcs. Sur les dix couples, huit n’ont aucun lien avec Bordeaux. Ils s’installent ici parce qu’ils ont trouvé un boulot, l’année d’après ils se marient, parce qu’ils ont l’appartement. Sans vrai réseau local, et tous dans des professions plutôt modernes. Je vais rencontrer ces couples chez eux. Je prends mon vélo, j’adore passer par les sentes, et je cours les escaliers. J’ai déjà dû rentrer dans une bonne soixantaine d’appartements, beaucoup sont vraiment bien ! Je suis optimiste sur ce quartier, je suis sûr que ça va marcher ! Bien sûr, il faut que l’œuvre soit achevée, le quartier est encore en gestation, mais je n’y vois que des gens heureux !

Je suis aussi allé dans des résidences senior, il y en a plein ici, qui sont un peu luxueuses. Quasiment tous les résidents arrivent de très loin, pour rejoindre leur fils ou leur fille ici. On a toujours peur que ce soit un peu surfait ces résidences, mais non, là aussi il y a de la vie. Parce qu’il y a des petits magasins qui se créent, on descend, hop, il y a une supérette en bas, on descend, il y a le tram à deux pas et on va au cinéma. Les gens me disent cette histoire-là.

Maintenant je vis à Bordeaux depuis une quinzaine d’années. C’est une ville… Je déteste le mot « transformation ». En italien, il y a le verbe ripristinare. Ça veut dire restaurer en le repensant. Je pense que Bordeaux a été ripristinato, parce que chaque fois qu’il y a une nouveauté, j’ai l’impression que la vie s’y installe… Quand vous allez le soir à Ginko, par rapport à il y a cinq ans, c’est incroyable : on voit les gens vivre, des poussettes sur les trottoirs… C’est une ville qui se métamorphose en grandissant. Quand j’étais au service militaire, pour faire la fête j’allais à la Victoire. Et maintenant, il y a toujours de la vie à la Victoire, mais aussi à Saint-Pierre et aux halles de Bacalan. Des lieux de vie se déploient partout, c’est tentaculaire ! Ce que je trouve aussi de très beau, à Bordeaux, c’est l’intégration du tourisme. On pourrait le voir comme une espèce d’agression, parce qu’il y en a beaucoup. Mais j’ai l’impression que ça fonctionne, et moi j’ai envie d’accueillir les touristes, j’aimerais aussi que cette église soit un lieu attirant, parce que j’ai envie de respecter ces personnes qui viennent. On a envie de la présenter cette ville !

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