Après une carrière d’infirmière psychiatrique, Marina a ouvert une librairie à la barrière de Bègles. Un quartier qui bouge, qui la nourrit et qu’en retour, elle anime et apaise tout à la fois.

« Du côté de mon père, je viens d’une famille de commerçants, et du côté de ma mère, d’une famille d’immigrés espagnols. Ma grand-mère maternelle, qui était femme de ménage, a eu à cœur d’intégrer ses cinq enfants à notre société. Ce sont l’école et les livres qui ont permis d’y parvenir. Chez ma mère comme chez mes tantes, il y a des livres partout !

Je suis née à Tarbes il y a 38 ans. Tout le monde connaissait mes parents et leur commerce de papeterie et de photocopieurs. Je retrouve ça à Bègles et c’est quelque chose de très important pour moi. Surtout qu’ici, je me sens en proximité culturelle avec la ville et les habitants, alors qu’à Tarbes il y a une mentalité – je sais que ce n’est pas un joli mot… – qui ne me convenait pas. Donc, ici, j’ai le bon côté de cet esprit village, pas le mauvais.

J’ai eu mon bac à 17 ans. À l’époque, je voulais être psychanalyste et j’ai passé une année en fac de psycho à Toulouse… Pourtant, ça n’avait rien à voir ! J’ai ressenti le besoin de rentrer à Tarbes. Là, ma grand-mère m’a dit : Écoute, il y a un métier où il y a beaucoup de travail, pourquoi tu ne deviendrais pas infirmière ? Je ne savais tellement pas ce que je voulais faire que j’ai passé le concours sans avoir rien préparé. Je n’étais jamais venue à Bordeaux. J’y suis allée toute seule. Il y avait la grève des bus ce jour-là. Bref, c’était une catastrophe mais finalement je l’ai eu ! Donc ce métier d’infirmière, c’est un peu un hasard. Mais je voulais être dans le soin, je voulais écouter les gens. Et puis, j’ai pu faire infirmière psychiatrique et ça rejoignait mes premières aspirations.

À l’époque, chez moi, on avait un a priori très négatif sur les Bordelais par rapport aux Toulousains, qui s’est d’ailleurs inversé maintenant. Pourtant, j’ai tout de suite aimé Bordeaux. Il y a 20 ans, c’était encore tout noir, mais il y avait une vie assez extraordinaire. J’avais mon cercle d’amis de l’école d’infirmières, où j’ai rencontré celui qui est devenu mon mari. Grâce à lui, j’ai aussi côtoyé des gens de la région bordelaise qui étaient en fac de lettres, au conservatoire, etc. et qui sont toujours mes amis. Je n’ai jamais ressenti le prétendu côté élitiste de Bordeaux, l’entre-soi. Au contraire, il y a eu un brassage très fort. C’est une ville dans laquelle je me suis toujours bien sentie. En sécurité aussi. J’ai habité près de la gare, puis à la Victoire, puis en plein centre-ville. On sortait souvent tard le soir. Je rentrais toujours à pied et n’ai jamais eu aucun problème.

J’ai travaillé à Charles-Perrens puis à la clinique mutualiste de Pessac. Sauf une année, pendant laquelle mon mari et moi avons pris une dispo pour partir en Guadeloupe. Au retour, comme on avait adoré vivre à l’air libre là-bas, on s’est installés à Tresses. On y a eu notre premier enfant, mais on a très vite voulu revenir vers Bordeaux pour nos activités sociales et l’offre culturelle. Mon mari a trouvé une petite maison rue de Belgique. C’est celle qui donne sur le cinéma Le Festival à la barrière de Bègles.

J’ai vraiment aimé mon métier, prendre soin des patients, recueillir leur histoire, la transmettre et avoir une petite action sur leur vie. Mais il y avait la lourdeur, les restrictions budgétaires et tout ce système hospitalier qui génère beaucoup de souffrance… Donc c’est devenu insupportable et j’ai réfléchi : Qu’est-ce que tu veux faire ? Qu’est-ce qui t’anime ? J’avais cette base familiale qui était le commerce, et ce goût également pour les livres, qui m’a portée depuis toujours. Devenir libraire s’est imposé assez naturellement.

À ce moment, je fréquentais aussi de plus en plus le quartier et ses habitants. J’ai eu des conversations que je n’avais jamais eues auparavant, sur l’environnement, sur l’alimentation dans les écoles, sur l’importance du commerce de proximité… Donc quand j’ai décidé d’ouvrir la boutique, il n’y avait qu’un seul endroit où je voulais m’installer, c’était à la Barrière !

Il n’y avait pas de librairie. Pourtant il y avait bien quelque chose à faire et on le prouve depuis 3 ans. Tout de suite, il y a eu une espèce d’élan, une vraie curiosité. Des gens m’avaient dit : Mais Bègles c’est ouvrier, les ouvriers n’achètent pas de livres…. Déjà, le fait de dire que les ouvriers ne lisent pas, je ne peux pas l’entendre. Et puis ceux qui disaient ça n’ont pas enregistré la mutation que la ville a connue.

La vie de quartier est très forte ici. Il y a un intense bouche à oreille. Les gens se croisent partout. Avec les tissus associatif et scolaire, ils gravitent dans les mêmes milieux – enfin je parle du côté Bègles, parce que le fonctionnement est un peu différent côté Bordeaux. À Bègles les gens se croisent au CAB[1], à l’école des enfants, au club sénior de la résidence Liotard, etc. Et ils se retrouvent, se parlent, échangent énormément. C’est comme ça qu’ils ont fini par parler de moi, par venir et attirer du monde. Il y a par exemple quelque chose qui me fait vraiment plaisir : ici, quand quelqu’un reçoit sa famille, il vient à la boutique en disant : Voilà je te présente Marina, c’est ma libraire ou c’est ma librairie. Cette librairie c’est la mienne, mais de même que je n’ai pas de propriété intellectuelle sur les livres, elle ne m’appartient pas vraiment non plus ! C’est un lieu partagé.

Lors du confinement, je ne compte pas le nombre de gens qui étaient inquiets pour nous et qui m’ont dit qu’ils n’avaient rien acheté en ligne pendant cette période. Ils savent ce que sont Amazon ou AliExpress, ils savent ce que représente la grande distribution, donc il y a ce que j’appelle une éthique de consommation. Il y avait vraiment cette idée-là : On ne veut pas perdre la librairie. Moi je n’ai rien commandé, donc je peux revenir vous voir et vous allez pouvoir continuer votre activité. Les gens réfléchissent à la façon dont ils achètent.

C’est pour ça que les commerces de la Barrière de Bègles fonctionnent très bien. D’ailleurs ici, il n’y a que des indépendants, et ça correspond totalement à ça. Au moins une fois par mois, je vois des gens qui cherchent un local libre, parce qu’ils voudraient s’implanter à la Barrière. Après, la locomotive du quartier c’est aussi Vents et Marées, la poissonnerie. Certains clients viennent de très loin pour remplir leur glacière ! Comme il faut faire la queue, ils prennent un ticket et, au lieu d’attendre, ils viennent à la librairie ! Et je suis aussi en synergie avec Le Festival, le cinéma de films d’animation. On a participé à beaucoup de projets communs. Quand des spectateurs arrivent trop tôt pour la séance, le projectionniste leur dit : Si vous voulez, vous pouvez aller faire un tour à la librairie !

La librairie anime aussi le quartier. C’est un lieu plein de vie, où on a la volonté d’ouvrir les portes. On a reçu des auteurs d’un peu partout, un Américain, un Norvégien… Les gens sont très en demande des événements qu’on organise. Il y a toujours du monde. Mais je vois également la librairie comme un asile. C’est pour ça qu’elle s’appelle Contretemps. On peut venir s’y mettre à l’abri d’une vie effrénée, de la rapidité, d’un rythme fou. Dans mon métier précédent, il fallait créer un lien de confiance, pour recueillir l’histoire et le vécu des patients. Aujourd’hui, les histoires existent, il faut qu’elles rencontrent la bonne personne au bon moment. Quant un client arrive, j’essaye de comprendre son état d’esprit et l’histoire dont il a envie. En fait, les livres nous protègent de la peur. La vraie protection, c’est l’éducation et la connaissance. »


[1] | Club Athlétique Béglais

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