Les Cahiers de la métropole bordelaise prennent le large avec ce dossier consacré à un espace méconnu et pourtant omniprésent, l’estuaire de la Gironde. Un territoire hybride où l’eau, la terre et les hommes entretiennent depuis toujours des relations ambivalentes, faites de conflits et d’équilibres provisoires. Un espace qui sollicite l’imaginaire avec ses paysages immenses, ses distances qui s’étirent, ses lieux secrets, son vide apparent qui cache de nombreuses activités et cette sensation de lenteur qui en émane malgré le rythme puissant des marées.

Autour de l’estuaire. 9 h 00 : l’estuaire secret. Pêche à la crevette sur la Gironde.© Hélène Dumora – a’urba

Comment décrypter, mettre en lumière, cet espace mystérieux qui suscite des sentiments contradictoires, tantôt magnifié, tantôt redouté, tantôt relégué dans l’indifférence ?

Vivre l’estuaire est d’abord une expérience sensible, c’est pourquoi nous ouvrons ce dossier sur une image : un ponton de ciment surplombant une eau limoneuse, des mâts de bois plantés dans la vase où sont arrimés des filets à petites mailles. Dans quelques minutes, les pêcheurs les relèveront pour dénicher dans le fagot d’herbes arrachées à la rive par la marée montante, ces fameuses crevettes blanches qu’ils feront cuire à l’anis dans la soirée.

Vivre l’estuaire, c’est s’immerger dans son espace et donner de la visibilité à ceux qui y vivent : apprendre des habitants, de leurs usages de cet espace, plonger dans l’histoire des lieux pour comprendre les défis actuels et ceux de demain, analyser le très large en zoomant sur le très petit.

Un regain d’intérêt autour de l’estuaire

L’estuaire revient progressivement sous le feu des projecteurs d’une actualité plurielle, à la fois scientifique, sociale, politique et institutionnelle.

Scientifique d’abord, car il s’agit d’un espace sauvage, pour ne pas dire naturel (« Rien n’est moins naturel que l’estuaire ! », nous dira Anne-Marie Cocula), un espace d’eaux douces et salées où la biodiversité et la richesse des milieux sont menacées : augmentation de la température de l’eau, destruction des ripisylves, pollutions venant des deux bassins versants de la Garonne et de la Dordogne. Face à ces menaces, des études scientifiques sur l’écosystème estuarien mobilisent un grand nombre de chercheurs, notamment des sciences de l’environnement pour identifier et quantifier ces menaces et orienter en conséquence le futur schéma d’aménagement et de gestion des eaux (SAGE) de l’estuaire, document de référence pour son développement.

Autour de l’estuaire. 6 h 30 : l’estuaire endormi. Épave dans la brume sur la route entre Bourg et Bayon.© Hélène Dumora – a’urba

Sociale ensuite, car si l’estuaire est un espace fragile, il fait lui-même peser des contraintes sur les hommes et les activités qui le bordent : la montée inexorable du niveau des eaux demande de repenser certaines pratiques agricoles ou de loisirs et de re/délocaliser des projets. La perte matérielle et symbolique des industries, une économie agricole principalement viticole où la richesse ne ruisselle pas, l’isolement territorial des rives médocaine et saintongeaise ont conduit progressivement les riverains dans des situations délicates, voire précaires.

Politique aussi, car l’estuaire (ré)apparaît à chaque rendez-vous électoral – les dernières élections municipales n’y ont pas échappé – érigé en solution, parfois réaliste, parfois fantasmée, aux maux d’un espace métropolisé en pleine croissance : comme support de navettes fluviales pour dissoudre la congestion routière, par exemple, ou comme espace d’exploitation et de transformation de ressources diverses (énergétiques notamment) pour alimenter un métabolisme métropolitain en expansion.

Institutionnelle enfin, avec l’élargissement récent du périmètre régional. S’il faisait auparavant office de frontière entre deux régions, l’estuaire est aujourd’hui au cœur de la Nouvelle-Aquitaine, un territoire dont l’identité reste à consolider et où le dialogue entre acteurs comme les dynamiques territoriales restent à construire.

Quand l’exigence environnementale, les questions sociales, l’actualité politique et les défis institutionnels se rencontrent, il est temps de s’interroger, d’avoir ce regard transversal pour identifier les leviers de développement de demain. C’est l’essence même de ce nouveau dossier des Cahiers de la métropole bordelaise.

Un espace de flux et de liens

Les préoccupations – jusqu’ici essentiellement environnementalistes – ont probablement contrarié des approches plus globales, territoriales, qui ouvriraient pourtant des pistes d’avenir plus mobilisatrices que celles offertes par le seul biais d’une communauté de destin attachée à prévenir les risques.

Dans ce dossier, la géographe et l’urbaniste s’attachent à l’analyse des lieux et à comprendre en quoi la très faible densité des hommes et des activités sur cet espace de près de 80 kilomètres de long a pu freiner les volontés de développement au cours du temps. Au-delà de cette approche statique, ils ont à cœur d’analyser les dynamiques existantes ou à venir, celles des flux et des liens.

Les flux sont visibles et bien identifiés au sein de l’estuaire : flux et reflux des courants marins, allers-retours des barges et des paquebots qui empruntent le chenal, migrations des espèces (grues, oies, cigognes, etc.) qui nichent dans les marais. Tous dessinent des relations physiques entre les territoires qui bordent l’estuaire, en offrant chacun une définition spécifique de l’espace estuarien, qu’il soit fluvio-maritime, portuaire ou de migrations…

Autour de l’estuaire. 10 h 00 : l’estuaire survolté. Câbles et centrale depuis les coteaux en arrivant à Saint-Bonnet.© Hélène Dumora – a’urba

Les liens, eux, sont moins tangibles, moins concrets. Présents, ils restent invisibles. L’approche territoriale, parce qu’elle s’interroge sur les relations fonctionnelles, symboliques ou historiques, doit permettre de révéler tout ou partie de ce que l’estuaire a permis, permet et peut permettre de tisser comme liens entre les hommes et les territoires. Il est donc ici question de s’interroger sur la capacité de l’estuaire à développer des relations ; en termes plus techniques et prosaïques, de comprendre en quoi l’estuaire est un vecteur d’interterritorialité. Face à la faible densité observée (qui donne cette sensation de vacuité), l’alliance des acteurs, la mutualisation des initiatives et la coopération entre les territoires apparaissent comme une solution pour envisager des projets d’avenir prometteurs et partagés autour de cet espace.

Vivre dans un monde fait d’eau

Vivre l’estuaire, on l’a dit, est d’abord une expérience sensible. Elle inclut l’évocation. C’est un espace qui s’apprivoise avec son histoire et ses légendes. En ouvrant ce dossier, l’écrivaine Chantal Detcherry (p. 34) partage avec nous les voyages au fil du temps que lui évoque ce bras de mer avec lequel elle a tissé des liens depuis sa tendre enfance.

Anne-Marie Cocula (p. 37), historienne des temps modernes, nous invite à nous éloigner dans le temps et dans l’espace : comprendre l’estuaire, c’est apprendre de la vie des rivières en observant les échanges et donc les liens tissés dans le temps entre ces pays unis par l’eau, depuis les plateaux des arrière-pays jusqu’à l’immensité de l’océan.

Dans ce monde fait d’eau, les paysages façonnés par la puissance du flux portent aussi la marque du travail des hommes qui vivent avec elle. En faisant varier les échelles du regard sur l’estuaire, les géographes Michel Favory et Sandrine Vaucelle (p. 40) montrent comment l’estuaire de la Gironde est un et multiple à la fois.

Un espace aux contours flous

Gironde, Garonne, mer, fleuve ? Didier Coquillas-Sistach, archéo-géographe plonge à son tour dans l’histoire pour mettre en lumière une question d’actualité : la définition de l’estuaire (p. 43). Les hésitations récurrentes depuis l’Antiquité montrent finalement qu’il est peut-être vain de vouloir définir un périmètre et limiter l’estuaire à un territoire ceint dans des frontières.

Autour de l’estuaire. 10 h 30 : l’estuaire vallonné. Vignes et tournesols en pente douce, entre Saint-Fort et Mortagne-sur-Gironde.© Hélène Dumora – a’urba

La définition d’une gouvernance dans un espace de flux reste un exercice complexe. Croiser les échelles, croiser les acteurs et les compétences… Le sociologue Charles de Godoy Leski (p. 49) et l’urbaniste Vincent Schoenmakers (p. 53) s’interrogent sur les objectifs des différentes instances de gouvernance : le partage de la notion du risque (inondation-submersion), ou l’articulation des 1001 acteurs et usagers de cet espace multiscalaire. Réfléchir à la gouvernance, c’est identifier les acteurs qui doivent mettre en place des politiques publiques que l’on souhaite efficientes, afin de répondre aux défis à venir. Les défis de l’urgence climatique sont identifiés, ceux de l’urgence et des inégalités sociales sont moins connus. Les géographes Baptiste Hautdidier et Anne Gassiat proposent une analyse originale de la pauvreté sur les deux rives (p. 46).

Trajectoires d’estuaires

Élargir le regard pour mieux comprendre et regarder chez nos voisins : Claude Maillère, directeur du développement à l’agence d’urbanisme de Saint-Nazaire, refait pour nous l’historique de la récente prise en compte de l’estuaire de la Loire dans la construction des coopérations entre Nantes et Saint-Nazaire, distantes de 50 kilomètres. Un estuaire proche géographiquement du nôtre, à l’histoire et au destin parallèles et qui a joué un rôle fondamental à l’appui du récit, d’une construction métropolitaine (p. 59).

Michel Favory et Sandrine Vaucelle, à travers une analyse géo-historique, nous présentent les trois âges de l’estuaire (p. 63), faits d’entreprises ambitieuses mais souvent ponctués d’échecs.

Donner à voir l’estuaire par des cartes  et des photos…

Décrire l’estuaire par une approche territoriale, c’est aussi donner à voir. Ce dossier est complété par une série de cartes qui permettent d’apprécier ses dimensions et d’identifier les lieux et les projets, d’articuler l’infiniment grand des paysages et les enjeux micro-localisés. Par des photos aussi, prises à la belle saison, celle de la belle lumière, pour révéler à ceux qui l’ignorent encore l’immense richesse de cet espace unique. Une sélection de points de vue proposée par Hélène Dumora, photographe de l’a-urba, qui nous invite à une balade de Bordeaux jusqu’à Cordouan, en longeant d’abord les coteaux de la rive saintongeaise, puis en redescendant par les marais et les zones humides du Médoc.

Ce dossier qui met en lumière l’estuaire éclairera, nous le souhaitons, l’avenir de cet espace à vivre.

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