« La plage. Et la mer. Ce pourrait être la perfection – image pour un œil divin – monde qui est là et c’est tout, muette existence de terre et d’eau, œuvre exacte et achevée, vérité- vérité-, mais une fois encore c’est le salvateur petit grain de l’homme qui vient enrayer le mécanisme de ce paradis, une ineptie qui suffit à elle seule pour suspendre tout le grand appareil de vérité inexorable, un rien, mais planté là dans le sable, imperceptible accroc dans la surface de la sainte icône, minuscule exception posée sur la perfection de la plage illimitée. » A. Barricco, Océan Mer, 1998, p. 11.

Lacanau. Image extraite du film Entre mer et terre. Réalisation : Hervé Colombani et Jean-Jacques Guérard.© CNRS Images et BRGM.

Ce petit grain de l’homme venu peupler les rivages de la mer Méditerranée et de l’océan Atlantique, constitue le cœur de ce dossier spécial consacré aux pressions littorales. Ce petit grain de l’homme, c’est nous tous. Pêcheurs d’oursins, plongeurs chevronnés, apnéistes, snorkeleurs, surfeurs, véliplanchistes, plaisanciers ou tout simplement baigneurs ou flâneurs, nous avons tous ce besoin intrinsèque d’aller voir la mer, d’observer l’horizon, de sentir les embruns ou bien d’aller chercher au plus profond des océans… pour voir. « Il faut que j’aille voir »… Cette célèbre tirade du film Le Grand Bleu réalisé par Luc Besson en 1988 en a ému plus d’un, elle ne fait pas l’unanimité, certes, mais là n’est pas le sujet ! La mer nous fait du bien, nous apaise et nous procure d’immenses émotions. C’est un véritable livre ouvert sur lequel nous pouvons écrire nos peines et nos joies et c’est un livre qui nous parle… Il suffit de s’arrêter un instant sur l’un de ces rivages, de s’asseoir et d’observer la mer, au moins jusqu’à la septième vague… pour comprendre…

Cette vaste étendue d’eau fascine. Insaisissable, tantôt rugissante, tantôt apaisée, elle recèle encore de nombreux mystères que l’être humain tente d’élucider depuis des siècles. Pourvoyeuse d’innombrables ressources (alimentaires, matières premières, sources d’énergie, etc.) que l’on pense, à tort, inépuisables, tisseuse de liens entre les peuples, à chaque époque, la mer a joué un rôle de premier plan pour apporter des solutions aux problèmes de l’humanité. Aujourd’hui, elle est jonchée d’innombrables routes maritimes sur lesquelles parcourent chaque jour des milliers de porte-conteneurs chargés de marchandises provenant des quatre coins de la planète. Pour les accueillir, de nombreux ports ont été construits sur nos rivages mais les échanges s’intensifiant et la concurrence portuaire européenne s’accentuant, il a parfois fallu étendre ces infrastructures sur des territoires fragiles aggravant ainsi les pressions subies par le littoral. Le transport maritime n’est donc pas anodin. Il génère énormément de pollution, bouleverse les écosystèmes marins par le déplacement d’espèces invasives allochtones et transforme les paysages des rivages. 

La mer est belle en surface et en-dessous mais, par endroits, elle souffre. Je me souviens de ces fonds marins de Méditerranée qui foisonnaient de vie lorsque j’étais enfant, de ces bords de mer auréolés de tomates de mer, d’anémones, de sphérocoques fixées aux rochers, des grandes cystoseires rousses sous la surface ou des herbiers de posidonies. Ces merveilles des fonds marins ont un temps disparu vers la fin des années 1980 jusqu’à ce que des femmes et des hommes prennent les choses en main et identifient les menaces qui pèsent sur la Méditerranée telles que, par exemple, les rejets des eaux usées qui transitaient via des tuyaux aux embouchures des fleuves. À l’époque, la seule règle qui prévalait pour les villes était d’évacuer les eaux souillées le plus loin possible. Cela se traduisait dans le paysage marin par des déchets flottants ou des détritus éparpillés dans les fonds. Mais ce n’était pas le seul danger, la pêche intensive et surtout les aménagements littoraux contribuaient à la destruction des écosystèmes marins : « chaque fois qu’on creuse un nouveau port de commerce ou de plaisance, chaque fois qu’on bâtit un immeuble les pieds dans l’eaű, chaque fois qu’on agrandit un aéroport côtier, on bouleverse la portion la plus riche du grand corps marin : l’herbier littoral. Détruire cette prairie, c’est tuer la Méditerranée. Voilà à quoi l’homme s’emploie en bâtissant un mur de béton sur le rivage » (J.-Y. Cousteau, Capitaine de la Calypso, 2016). 

Le littoral méditerranéen, la Croix-Valmer (Var). © Hélène Dumora – a’urbi

Cette prise de conscience et ces alertes des scientifiques ont contribué à la création des premières stations d’assainissement des eaux usées dans des villes littorales telles que Marseille en 1987 et Nice en 1988. Aujourd’hui, c’est plus de 90 % des eaux usées qui sont épurées. Certes, certaines substances chimiques toxiques persistent mais elles tendent à s’estomper peu à peu. 

Parallèlement à ces actions, il a fallu prendre des mesures de restauration et de régénération de ces habitats marins détruits. La création de nombreuses aires marines protégées ou des accords de coopération pour la protection du milieu marin comme l’accord Ramoge (1976), ont, notamment, permis de mieux analyser l’impact des activités humaines sur les écosystèmes. C’est ainsi que cette gestion intégrée des zones côtières a permis de mettre en évidence que 80 % des déchets marins sont d’origine terrestre. 

Aujourd’hui, grâce à la prolifération des zones marines protégées, nous pouvons de nouveau observer le merveilleux ballet des castagnoles sur les tombants de Méditerranée et parfois, au détour d’une anfractuosité, croiser une murène en pleine eau ou venir saluer le poulpe joueur sous le doux soleil du mois de juillet. Les bancs de pélagiques resurgissent, les mérous reviennent visiter les herbiers de posidonies. Quelle joie ! Quel émerveillement ! 

C’est un luxe que nous retrouvons peu à peu sur nos côtes françaises mais les désordres infligés à la mer persistent dès lors que l’on se tourne vers les rivages de l’Algérie ou de la Tunisie comme le soulignent les articles de Samia Benabbas et de Sondès Zaier. Le tourisme de masse effréné, la concentration des activités industrielles contribuent à urbaniser les côtes à outrance sans considérer les aléas de l’érosion ou la fragilité des écosystèmes. Certes, le tourisme est au cœur du développement économique d’un pays comme la Tunisie et participe au rééquilibrage des territoires littoraux français par la circulation invisible des richesses (Davezies, 2008) mais, à lui-même, il ne se suffit pas. Puissant moteur de développement pour des espaces en marge des dynamiques métropolitaines, amortisseur des chocs conjoncturels d’une économie mondialisée, se pose toutefois la question de la durabilité d’un tel modèle reposant sur la captation des revenus provenant de l’extérieur (touristes, retraités, navetteurs). Il ne peut y avoir d’économie résidentielle sans économie productive, puisque l’économie résidentielle d’un territoire repose sur les richesses extérieures que capte ce territoire : 100 milliards d’euros de revenus résidentiels circuleraient chaque année des territoires productifs émetteurs vers les territoires résidentiels récepteurs (Talandier, 2018). En outre, les risques environnementaux et climatiques ont tendance à renchérir les coûts de transport et, par conséquent, à réduire la mobilité des ménages actifs et des retraités.

Le littoral aquitain, en Gironde.© Hélène Dumora – &’urba

Par ailleurs, l’attractivité du littoral participe à l’augmentation des prix fonciers et immobiliers, avec un marché immobilier qui présente de fortes spécificités détaillées par Frédéric Gaschet dans son entretien à CaMBo. Le littoral, « plus qu’une simple ligne, une bande de largeur variable où la mer et la terre exercent simultanément leur influence » est devenu un espace convoité, artificialisé. En France, il représente 4 % du territoire mais concentre 10 % de la population avec une densité 2, 5 fois supérieure à la moyenne nationale et une pression de construction de logements trois fois plus élevée. 14,6 % de la surface des communes littorales sont artificialisés, contre 5,5 % de l’ensemble des communes métropolitaines. Par conséquent, les nouveaux espaces ouverts à l’urbanisation sur le littoral sont, aujourd’hui, devenus plus rares et plus chers. Ils se gentrifient : les catégories sociales les plus aisées investissent le littoral reléguant ainsi les populations locales les moins favorisées vers des territoires plus abordables dans l’arrière-pays. D’après une étude réalisée par la FNAIM, en 2023, les prix immobiliers dans les stations balnéaires en France ont augmenté de 24,2 % entre 2020 et 2022 pour atteindre 5 307 € le m² en Nouvelle-Aquitaine. Ce niveau de prix n’est pas sans effet sur les déterminants de choix de localisation résidentielle des ménages locaux, tout particulièrement, sur le littoral girondin où les habitants sont pris en étau entre, d’une part, la métropole bordelaise dont le renchérissement des  prix immobiliers a tendance à s’étendre vers l’ouest et, d’autre part, le bassin d’Arcachon et Lacanau qui connaissent ce même phénomène de ruissellement de leurs prix immobiliers vers l’est. Cela rejoint l’idée de Bordeaux-plage, développée par André Suchet dans ce dossier qui nous montre comment les plages et les spots de surf du littoral deviennent comme une extension de la ville. Se pose alors le problème de relier la ville à la nature par les mobilités. Le Gip Littoral nous explique les actions et les coopérations mises en œuvre récemment pour faciliter l’accès des métropolitains aux plages girondines et en atténuer l’impact environnemental. 

Cet inexorable accroissement des prix de l’immobilier ne semble pas pour autant être perturbé par le risque d’érosion du trait de côte ni même par les menaces de submersion marine. Or, ce phénomène est inéluctable. S’acharner à le contenir ou lutter contre cet élément par la construction frénétique d’ouvrages de défense est vain. Solange Pupier, Florence Lerique et Vincent Dubroca nous éclairent sur les différents dispositifs d’accompagnement des communes existants afin de les aider dans la formulation de leurs politiques d’aménagement et d’adaptation aux phénomènes d’érosion et de submersion. Celles-ci pourraient, également, s’inspirer des missions interministérielles d’aménagement créées dans les années 1960, présentées par Myriam Casamayor, afin d’endiguer la spéculation foncière et le développement désordonné de l’urbanisation des côtes aquitaines et méditerranéennes par la création de Secteurs d’Équilibres Naturels entre les Unités Principales d’Aménagement. Toutefois, se contenter de penser l’aménagement et l’urbanisme dans le périmètre d’une bande littorale bien délimitée ne suffit plus. Jean-Didier Urbain nous explique, en effet, que les pressions littorales génèrent un processus qui s’étend vers l’arrière-pays. La recherche de la « proximité » du littoral pour des ménages en quête de calme et d’apaisement a tendance à accroître l’artificialisation des sols dans des territoires de plus en plus éloignés du rivage, la pandémie ayant eu pour conséquence d’exacerber ces tendances déjà à l’œuvre. Des territoires peu denses doivent donc, désormais, faire face à ce phénomène de pression démographique qu’ils n’avaient pas anticipé et adapter leur projet d’aménagement en conséquence sans pour autant bénéficier d’une ingénierie territoriale à la hauteur des enjeux. 

Ce dossier n’englobe pas toute la complexité du phénomène de littoralisation, il s’attache à donner à voir comment « ces processus de concentration des populations et des activités humaines le long ou à proximité des littoraux » sont appréhendés à différentes échelles spatiales et temporelles sur les rivages de la côte Aquitaine en proposant un regard réflexif sur la Méditerranée orientale. D’un littoral à l’autre, même si les configurations ne sont pas les mêmes, les problématiques sont similaires, il s’agit de contenir une pression anthropique de plus en plus accrue tout en protégeant le littoral.

D’espaces de respiration à espaces de décompression… il n’y a qu’un palier !… Le respecter permet d’éviter les troubles et de mieux s’adapter aux changements.

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