Intimités en ville

Les villes ne se résument pas à une accumulation d’architectures et de paysages. Elles s’animent avant tout à partir des relations humaines qui se nouent en leur sein. Les urbanistes en prennent aujourd’hui la mesure par le recours à la notion d’intensité urbaine. Celle-ci combine l’abondance et la diversité des populations aux modalités de leurs interactions. Les manières dont les hommes utilisent l’espace et leur sensibilité à l’organisation de ce dernier en sont une dimension essentielle. Dans un ouvrage qui fit date, Edward T. Hall[1] insista sur l’importance de la distance dans les contacts interpersonnels. Les perceptions de ces espacements, variables suivant les cultures, peuvent porter à la conversation, l’indifférence, l’agressivité ou l’évitement. À l’époque, la reconnaissance de cette « dimension cachée » invalidait la prétention scientiste et universaliste du fonctionnalisme urbain ; elle alertait en retour sur la complexité des besoins humains en matière d’espace.
Selon un lieu commun répété ad nauseam, ce qui fait la valeur de la ville tient à sa capacité d’intensifier les échanges et les relations sociales afin de permettre à chaque citadin de vivre sa vie comme il l’entend. Mais les villes tiennent-elles encore aujourd’hui cette promesse, celle d’être à la fois des villes intenses et des villes intimes ? Réussissent-elles à offrir, simultanément, dans un milieu dense, la découverte ou le côtoiement apaisé et enrichissant des autres, ce que l’on peut appeler l’urbanité, mais aussi la possibilité de se déplacer librement et de disposer de lieux d’intimité dans son logement et dans l’espace public ? Edward T. Hall évaluait entre 0 et 45 centimètres la distance intime ; tout en soulignant que cette distance n’avait pas valeur universelle ; tout en remarquant qu’on pouvait priver de vraie intimité une proximité intime. Il citait l’exemple des transports en commun où, aux heures d’affluence, le voyageur peut soustraire son intimité d’une proximité intrusive par des tactiques telles que : rester immobile, s’écarter si possible, contracter ses muscles et fixer du regard l’infini plutôt que son voisin. Dès lors que l’on réfléchit à l’intimité, son appréhension devient vite complexe.
Dans sa Critique de la raison pure, Kant soulignait que si « on ne pouvait rien entreprendre avec un concept avant de l’avoir défini, on serait bien en peine de philosopher ». Nous ne serons pas plus exigeants que Kant pour ce dossier tant l’intime apparaît indéfinissable. Confortés en cela par le récent ouvrage de l’anthropologue François Laplantine où l’auteur conclut que « l’intime est réfractaire à toute opération de détermination, de fixation et d’assignation de quelque propriété que ce soit[2] ».
L’intime ne se saisit qu’en creux, par ce qu’il n’est pas et par ce qui le menace. À distance des illusions identitaires ou des constructions de façade destinées à soigner l’image de soi, l’intime est sans intention, « sans calcul, sans manœuvre, sans stratégie[3] ». À ce titre, « l’intime peut être le lieu et le temps de la résistance à l’instrumentalisation et à la dépersonnalisation des rapports sociaux[4] ». Voilà pourquoi nous ferons l’hypothèse que l’intimité et l’urbanité entretiennent des affinités électives qui conditionnent l’existence de villes habitables. « L’intime est une expérience dans laquelle un lieu se transforme en lien[5] » avance François Laplantine. Une raison supplémentaire d’explorer, aux frontières de l’intimité, comment celle-ci se conjugue avec l’urbanité dans différentes configurations urbaines. C’est en multipliant les regards, ceux d’historiens, de sociologues, d’anthropologues, de géographes, de psychologues, d’architectes et d’urbanistes qu’il sera possible d’éclairer l’ensemble de ces questions.

Se représente-t-on les choses parce qu’elles existent ou n’existent-elles que parce qu’on se les représente ? Cette question classique des sciences sociales reste encore plus indécidable concernant l’intimité. En ouverture de ce dossier, dans sa description et analyse de l’urbanité d’une ville au XVIIIe siècle, Arlette Farge s’interroge sur la pertinence d’y évoquer une intimité malmenée, celle-ci n’existant pas encore, pas plus que l’urbanité d’ailleurs ! En ce temps-là, se loger à Paris revenait à trouver un refuge qui ne vous faisait guère échapper à la rue tant sa taille était réduite[6]. L’invention de l’intimité, comme catégorie susceptible d’interroger l’urbain, désigne au XVIIIe siècle l’extension de la perception du moi profond de l’individu de son esprit (l’âme, la raison) au corps (la toilette intime)[7]. Mais elle ne concerne d’abord que les bourgeois qui découvrent l’intimité de leur maison. Lorsqu’ils se déplacent dans la rue, c’est en carrosse ou en chaise à porteur, à l’abri du regard d’un peuple laissé à l’effervescence de la rue, à la saturation de l’espace public par les bruits des hommes, des femmes, des enfants et des animaux mais aussi des métiers de toutes sortes.
Par où commencer l’examen des différentes formes d’imbrication de l’intime et de l’urbain ? Aux antipodes de notre représentation de la ville idéale, là où leur articulation manifeste les effets les plus délétères sur l’un et l’autre : le ghetto urbain. Dans un livre vite devenu un classique[8], étayé sur une enquête approfondie au sein d’un quartier relégué d’une ville de province française, Didier Lapeyronnie a décrit comment la résistance des habitants de ce quartier à la pauvreté, au racisme et à l’isolement, comment la théâtralisation exacerbée des rapports sociaux motivée par l’obsession de « sauver la face », ont dissous leur intimité personnelle et l’urbanité de leurs échanges. L’intime ne se confond certes pas avec l’estime de soi, mais il est affecté par les mises en scène que la recherche de la seconde se voit imposer dans un monde de défiance. François Dubet nous offre une analyse magistrale de cet ouvrage [p. 36]. C’est surtout l’hommage que grâce à lui l’équipe de CaMBo souhaitait rendre à Didier Lapeyronnie, grande figure de la sociologie française, disparu le 12 septembre 2020 à Bordeaux, ville où il avait enchanté des générations d’étudiants par son érudition, la richesse et l’originalité de ses analyses.
Dans un autre cadre, celui d’une bastide médiévale en milieu rural, n’est-ce pas cette même quête de respect qu’évoquent Chantal Crenn et Danielle Lacombe ? [p. 40] Elles nous décrivent les tensions entre les « établis » et les « éternels immigrés » ; tensions attisées par la disparition des métiers de la vigne, sous l’effet de leur mécanisation, où la population maghrébine ancrait la légitimité de sa présence. Cette petite ville offre le spectacle d’un brassage cosmopolite lors du marché du samedi ou à l’occasion de mariages, deux moments qui constituent autant des scènes de tension sociale, raciale… que de réelles occasions d’établir des formes de civilité, de coexistence culturelle et de renversement des assignations identitaires.

Passons à de nouveaux quartiers métropolitains. En charge de plusieurs enquêtes réalisées par l’agence d’urbanisme afin d’évaluer les pratiques et le ressenti des habitants des quartiers bordelais récemment construits de Ginko et des Bassins à flot, Cécile De Marchi-Rasselet révèle que la densité physique des bâtiments, avec ce que cela signifie de vis-à-vis, n’a pas empêché de produire des formes d’intimité et d’urbanité [p. 44]. Ce diagnostic contredit la rumeur qui, en raison du caractère posé comme intrusif de ces mêmes vis-à-vis, les présentait comme les tombeaux de l’intimité. Les résidents évoquent le confort des logements, la qualité de l’agencement et des vues offertes. Ils affirment aussi une forme d’urbanité paradoxale car souhaitée comme exclusive en évoquant à la fois une identité de quartier faite d’une « communauté de tracas » (les malfaçons des bâtiments et les incivilités quotidiennes dans l’espace public) et en regrettant le manque de commerces et d’animation qui leur soient entièrement destinés.
Les frontières de l’intime sont mouvantes et relèvent de perceptions sensorielles elles-mêmes conditionnées par des spécificités culturelles. Edward T. Hall notait que les Américains de la classe moyenne n’admettaient pas que l’on se tienne en public à moins de 45 centimètres les uns des autres. Cette attitude contrastait selon lui avec la grande intensité des rapports interpersonnels des Français. Il illustrait cette sensualité française d’un exemple qui pourrait lui valoir aujourd’hui d’être au ban de bien des universités. « Quand un Français s’adresse à vous, c’est vraiment vous qu’il regarde, il n’y a pas d’ambiguïté possible. S’il regarde une femme dans la rue, il le fait sans équivoque. Les femmes américaines, de retour aux États-Unis après avoir vécu en France, éprouvent souvent un sentiment de frustration sensorielle. Certaines m’ont confié qu’après avoir pris l’habitude d’être regardées, la coutume américaine qui veut qu’on ne regarde pas leur donnait le sentiment de ne pas exister[9]. » Autres temps, autres mœurs, les nouvelles technologies ne risquent-elles pas de mettre en péril ces anciennes expériences sensibles de la ville (la flânerie, la rencontre) pour laisser place au seul usage fonctionnel et désenchanté de l’espace urbain. Francis Jauréguiberry analyse les nouvelles règles associées à l’utilisation des smartphones et donc à une forme d’intimité qui peut à tout moment s’exhiber dans l’espace public. Il révèle combien le « degré d’urbanité » du lieu de son éventuel emploi conditionne l’usage discret ou pas du portable [p. 47]. Et de rêver à une smart city non dénuée d’intelligence sensible et émotionnelle qui préserverait ce sentiment d’exister. Cette urbanité heureuse ne peut se décréter d’une manière abstraite. Elle n’est évaluable qu’à l’aune des attentes des habitants. Et quelles que soient les singularités de celles-ci, elles traduisent pour les psychologues un besoin anthropologique fondamental d’intimité indispensable au bien-être. Marie-Line Felonneau nous explique comment, à partir du concept de privacy, chaque individu contrôle les frontières du soi, là où se termine l’intimité [p. 50]. L’aptitude à contrôler cette frontière, qui dépend du capital financier et culturel de chacun, conditionne la qualité de l’urbanité et la possibilité d’une ville intense où il ferait bon vivre.
Un bon urbanisme ne résout pas tout mais peut étayer les conditions sociales et culturelles d’une combinaison souhaitable de l’intimité et de l’urbanité. Comment ne pas distinguer alors dans la succession de deux millénaires de modèles savants d’architecture de la voirie la raison de l’urbanité des villes européennes ? Cet art d’offrir des espaces publics dans lesquels l’intensité urbaine est possible tout en étant moins conflictuelle, plus apaisée, grâce à un partage subtil de l’espace d’abord entre pratiques du sacré et du non sacré puis entre les véhicules lents et rapides. Éric Alonzo nous résume cette tradition très européenne d’un « art de bâtir les villes » soucieux de rester en phase avec les individus et leurs usages [p. 53].
Toutefois, aux différents obstacles culturels à l’édification d’une ville à la fois intense et intime, s’ajoute, d’après David Mangin, un risque spatial, celui de la réduction possible des espaces publics par une privatisation rampante des espaces. Pour retrouver l’intensité heureuse de la rue, l’architecte nous invite à mobiliser des méthodes et des outils d’aménagement de manière différente en pensant à conforter des itinéraires d’usage et des porosités entre espaces publics et espaces privés, entre les rues et les constructions [p. 57]. Pour Nicolas Soulier, ce sont les quartiers résidentiels des grandes villes qui n’accueillent pas assez de pratiques intimes. Il nous explique comment une modeste communication sur la possibilité donnée à chacun de sortir une chaise devant sa porte d’entrée pourrait en période de confinement permettre d’expérimenter un réinvestissement de la rue par ses habitants et redonner de cette façon une fonction plus riche à la rue, plutôt que de rester un simple espace de passage [p. 61].
Ainsi une conciliation bénéfique entre l’intime et l’intense apparaît-elle possible. Par le refus de la réduction de l’espace public d’un côté. Par la conjuration d’une exhibition trop indisposante de l’intime dans l’espace public de l’autre. Par la préservation d’un intime dans les logements (en augmentant leur taille). Par la promotion d’événements fédérateurs créateurs de collectif (la manifestation ou la fête). Par la recréation d’espaces en mesure d’accueillir la conflictualité dans la ville, une conflictualité qui ferait prendre conscience de ce que l’on partage avec ses adversaires plutôt qu’envisager leur disparition… des ennemis intimes en quelque sorte ?
[1] | E. T. Hall, La Dimension cachée, Le Seuil, Paris, 1971 (1966).
[2] | F. Laplantine, Penser l’intime, CNRS éditions, Paris, 2020, p. 151.
[3] | Ibid., p. 33.
[4] | Ibid., p. 115.
[5] | Ibid., p. 17.
[6] | A. Farge, Vivre dans la rue à Paris au XVIIIe siècle, Gallimard-Julliard, Paris, 1992 (1979).
[7] | G. Vigarello, Le Sentiment de soi, Histoire de la perception du corps, (XVIe-XXe siècle), Seuil, Paris, 2014.
[8] | D. Lapeyronnie, Ghetto urbain, ségrégation, violence, pauvreté en France aujourd’hui, Robert Laffont, Paris, 2008.
[9] | E. T. Hall, op.cit., p. 178.