Les animaux dans la ville
« Soit par Issy, soit par Ivry,
les loups sont entrés dans Paris… »
Serge Reggiani
Le sujet de ce dossier qui traite de l’animal en ville peut paraître assez léger. Il n’en est rien. La question animale s’inscrit sur deux registres parfaitement antagonistes mis en lumière par toutes les contributions à ce dossier : celui de l’attraction et celui de la répulsion. Elle est à l’origine de conflits de représentations et de conflits idéologiques majeurs qui contrarient fortement la mise en place sereine de politiques publiques. « L’activité industrielle destinée à porter notre amour des animaux et à nous « reconnecter avec la nature » […] et celle qui est destinée au contraire à les contrôler, allant de la régulation à l’extermination, sont aussi florissantes l’une que l’autre » nous dit Joëlle Zask. Elle poursuit à propos de l’augmentation d’espèces sauvages opportunistes ou liminaires en ville, qu’elle estime « proportionnelle au degré d’indignité de la condition humaine ». « Le ciel redevenait sauvage, le béton bouffait le paysage », chante Reggiani.

Existe-t-il un animal des villes ? Pour cela, il faudrait qu’il se distingue d’un animal des champs. Outre la question d’une spécificité intrinsèque de l’animal, ce dossier pose la question d’une originalité dans le rapport des humains aux animaux qui distinguerait la ville de son extérieur, l’urbain du rural. Dans notre pays, écrit Michel Lussault pour la revue Tous urbains (2016), « si le rural est maintenu comme cadre statistique, il n’existe plus à l’heure actuelle en tant que modalité de fonctionnement d’une société ». Pas de spécificité urbaine, donc. Le géographe accepte tout de même la dispute avec ceux qui considèreraient que le rural demeure une catégorie utile. Jennifer Deléglise introduit une pièce au débat lorsqu’elle distingue une médecine pour les animaux des villes d’une médecine pour les animaux des champs, un vétérinaire urbain et un vétérinaire rural. Certains praticiens toutefois, précise-t-elle « témoignent du franc succès de la médecine et chirurgie des animaux de compagnie dans les zones d’élevage au cours des dernières années : désormais, le souci porté aux soins du cheptel s’étend à la santé des chiens voire des chats de ferme ». Ce témoignage va plutôt dans le sens de Lussault puisqu’il montre un regain d’investissement des éleveurs pour leur animal de compagnie, au même titre que celui des urbains.
« Certains animaux disparaissent progressivement des rues des villes des pays industrialisés à la fin du XIXe siècle, comme le bétail, avec l’interdiction de l’abattage devant les boutiques et la mise à l’écart des abattoirs dans des périphéries urbaines » constate Jean Estebanez. L’évolution des règles sanitaires semble aller dans le sens d’une séparation de l’urbain et du rural. Gabrielle Jacques fait réapparaître les animaux d’élevage au début du XXIe dans la métropole bordelaise, la transhumance des brebis s’effectuant aujourd’hui sur les quais de Bordeaux. Lorsque le vétérinaire soigne les brebis du parc des Coteaux, est-il urbain ou est-il rural ?
Même si elle se complexifie, la question de l’animal en ville n’est pas nouvelle : les jeux du cirque mettent déjà en scène les animaux sauvages dans l’antiquité ; Jean Estebanez fait remonter au XVIIIe siècle le commerce d’animaux du monde entier quai de la Mégisserie à Paris ; la Société Protectrice des Animaux (SPA) est créée à Paris en 1845, sa vocation est déjà la lutte contre les mauvais traitements infligés par les humains aux animaux en ville. L’attachement des urbains aux animaux concerne principalement le chat qui a détrôné le chien à la fin des années 1990, remarque Jennifer Deléglise, mais cet amour concerne toutes sortes d’espèces : reptiles, poissons, oiseaux, rongeurs. L’animal dont il est ici question est désiré.
La relation que la ville entretient avec lui s’effectue aussi très tôt sur le registre de la détestation : les archives du Figaro informent qu’au début du XXe siècle, le conseil municipal de Paris fait appel aux « Borgias des rats », des spécialistes des poisons, pour éradiquer ces hôtes très encombrants (31 décembre 1901, RetroNews, site de presse de la BNF). Les services de la ville étant toujours actifs au XXIe siècle pour détruire ces animaux, on peut admettre que l’objectif d’éradication a échoué. C’est sans doute une des raisons qui explique que la ville de Paris se tourne désormais vers des scientifiques et non plus des Borgias pour avancer dans la résolution du problème. Le projet de recherche Armaguedon présenté par Françoise Le Lay et Élodie Maury semble ainsi montrer un tournant dans la pensée urbaine relative aux rats qui ne seraient peut-être pas si répugnants que cela. Leur réputation évolue forcément puisque le genre rat est signalé par Jennifer Deléglise parmi les nouveaux animaux de compagnie.
Les prérogatives des maires décrites par Vincent Gaboriau sont traditionnellement sanitaires et relatives aux risques que l’animal présente pour les humains : dératisation et désinsectisation, lutte contre la prolifération des nuisibles, aménagements destinés à réduire les désagréments causés par les animaux domestiques, verbalisation des propriétaires indélicats, fourrière pour les animaux errants font partie des compétences de la ville. Elles se doublent officiellement aujourd’hui d’orientations favorables aux animaux, sorte de grand écart entre la mission classique de lutte contre la vermine et les espèces nuisibles et le label « Ville amie des animaux » qu’observe Vincent Gaboriau. De nombreuses villes possèdent aujourd’hui au sein de leur conseil municipal une délégation au respect du vivant et à la condition animale tout en conservant une unité de désinfection et de lutte contre les nuisibles. L’animal en ville soulève de multiples contradictions désormais flagrantes dans les politiques. La sensibilité accrue à l’égard de l’animal que décrivent Patience Le Coustumer et Jennifer Deléglise suggère cette montée des sentiments favorables à la présence des animaux en ville. L’animal de compagnie est anthropomorphisé, le compagnon animal accède à la compassion et aux soins réservés aux humains, les établissements médicaux et commerces pour animaux fleurissent. Cet amour pour l’animal de compagnie se traduit en un rapport bienveillant à tout le règne animal que Joëlle Zask étend à la nature et le projet ARMAGUEDON à la biodiversité. Les sciences participatives exposées par Cécile Nassiet favorisent également la sensibilisation à la préservation de la nature et non plus seulement de l’animal. Mais de quelle nature ou de quelle biodiversité est-il question ?

pour la Société Protectrice des Animaux à Paris. © gallica.bnf.fr / BnF.
Les contradictions sont légion. « Ouvrez la cage aux oiseaux » chantait Pierre Perret en 1971, offusqué par les conditions carcérales imposées par les humains à certains de leurs animaux de compagnie. La cage a parfois été ouverte, aux reptiles notamment, et c’est ainsi que la jolie tortue de Floride, achetée quelques mois plus tôt pour le plaisir des enfants, s’est retrouvée lâchée dans une pièce d’eau par sa nouvelle famille qui s’était lassée de sa compagnie. Elle s’est acclimatée en Nouvelle-Aquitaine et se reproduit désormais en milieu naturel, à proximité des pôles urbains principalement, où elle était détenue. « Elle est tout particulièrement abondante dans les bassins des parcs urbains où elle atteint parfois des densités impressionnantes, au parc de Bourran à Mérignac par exemple » (Atlas des reptiles et amphibiens d’Aquitaine, Cistude Nature, 2014). Cette tortue vorace, classée espèce exotique envahissante et désormais interdite à la vente, pourrait concurrencer la cistude d’Europe, tortue autochtone emblème de la biodiversité locale, est-il précisé dans l’atlas. Par amour des animaux, les humains peuvent ainsi être à l’origine de dégâts sur la biodiversité. Le paradoxe de ce rapport des humains aux animaux et à la biodiversité ne concerne pas que la tortue de Floride. L’adorable chat domestique est pointé du doigt comme première cause de destruction des passereaux des jardins, sa prédation sur les oiseaux étant 10 fois supérieure à celle des collisions automobiles ou sur les vitres des immeubles, pourtant désignées comme une des illustrations de l’impact intolérable de l’industrie des humains sur les animaux (Scott R. Loss et al., 2015).
Plus impressionnant que la paisible brebis mise en scène par Gabrielle Jacques, la présence de l’inquiétant sanglier dans la métropole bordelaise est certainement l’événement le plus spectaculaire qui brouille la catégorisation entre ville et campagne. Depuis la disparition des grands prédateurs dans notre pays, le sanglier est l’incarnation du sauvage et du danger. Ce ne sont pas cette fois les mœurs urbaines qui finissent par conquérir l’intégralité du territoire comme le soutient Lussault, mais l’emblème du sauvage et du forestier qui pénètre dans la ville ; le mouvement est inverse, les murs de la tour de Babel présentée par Joëlle Zask se lézardent.

La raison de la prolifération des sangliers en ville que présente Carole Marin est à rechercher dans les multiples contradictions du rapport des humains avec les animaux et les antagonismes des rapports humains entre eux. Le grand écart des politiques des villes décrit plus haut en est une illustration. L’animal, dont la régulation est plus ou moins assurée par la chasse dans le monde rural, se réfugie désormais dans les espaces de nature en ville ; la trame verte du document d’urbanisme, en plus d’être naturelle, devient sauvage. Le lien entre la trame verte et la présence de l’animal encombrant est confirmé par les chercheurs du programme ARMAGUEDON à propos du rat. La ville s’affirme aussi comme une niche écologique spécifique signale Jean Estebanez. Dans la métropole bordelaise, alors que les pouvoirs publics détruisent des centaines de sangliers dans le parc des Jalles chaque année, le guide de découverte du parc ne lui réserve pas une ligne. La cistude y trouve une place de choix dans les illustrations et les commentaires ; le chevreuil, autre indésirable en raison des dégâts qu’il cause aux exploitations maraichères, a le droit à une photographie. C’est un bel animal, il conserve sa dignité. Ainsi, en dépit de la prise de conscience écologiste, la passion des urbains pour la nature et les espèces animales reste sélective.
« Jusqu’à c’que les hommes aient retrouvé, l’amour et la fraternité, alors, les loups sont sortis de Paris. »