Que signifie « faire société » aujourd’hui en ville ? Qu’est « ce qui nous lie » à nos proches, à ceux que l’on croise, aux autres plus lointains ?
Ces questions traversent notre époque, à toutes les échelles, du quartier au monde globalisé. Elles révèlent ainsi que « faire société » n’a rien d’évident, sans doute aujourd’hui plus qu’hier.
Cela reste-t-il un objectif des politiques publiques ? Un avenir désirable pour les individus dans leur diversité ?
Riches d’exemples d’ici et d’ailleurs, de réflexions sur des sujets aussi divers que la place de l’école, les quartiers politique de la ville ou notre rapport au vivant, ce dossier ébauche des réponses à cette importante et délicate question.
Il y a des mots qui, suremployés, banalisés, galvaudés, finissent par s’épuiser. « Vivre ensemble » est l’un de ceux-là.
Cette expression serait apparue sur la scène publique dans les années 1980, prononcée par la maire socialiste sortante de la commune de Dreux comme contre-discours au Front National. Quelques décennies plus tard, l’expression devenue slogan, fleurit dans la publicité, se distille dans les romans et rengaines à succès, s’affiche sur les murs des lieux publics, enfle dans les médias. Elle recourt à divers raffinements graphiques : entre guillemets, avec ou sans virgule (« Vivre, ensemble » proclamait une campagne pour la sécurité routière en 2019), avec ou sans trait d’union, et a muté en substantif, « le » vivre-ensemble, solidement installé dans le langage courant.
Comme c’est souvent le cas, l’expression doit probablement son succès à son caractère malléable, voire flou. « Vivre ensemble » est à la fois minimaliste (une sorte de co-présence) et étirable à souhait de la sphère de l’intimité, à l’espace de la proximité, jusqu’à l’universalité : nous vivons ensemble au sein d’un foyer, nous cohabitons dans un immeuble, dans un quartier, dans une ville, nous coexistons dans un pays, sur la planète… Toutes les échelles sont invoquées : one size fits all vanterait le monde du prêt-à-porter.
Ce que l’expression perd en précision, elle le gagne en commodité. Elle se substitue, ainsi, à beaucoup de mots pour parler – ou plutôt ne pas parler – de tolérance,…
Il y a des mots qui, suremployés, banalisés, galvaudés, finissent par s’épuiser. « Vivre ensemble » est l’un de ceux-là.
Cette expression serait apparue sur la scène publique dans les années 1980, prononcée par la maire socialiste sortante de la commune de Dreux comme contre-discours au Front National. Quelques décennies plus tard, l’expression devenue slogan, fleurit dans la publicité, se distille dans les romans et rengaines à succès, s’affiche sur les murs des lieux publics, enfle dans les médias. Elle recourt à divers raffinements graphiques : entre guillemets, avec ou sans virgule (« Vivre, ensemble » proclamait une campagne pour la sécurité routière en 2019), avec ou sans trait d’union, et a muté en substantif, « le » vivre-ensemble, solidement installé dans le langage courant.
Comme c’est souvent le cas, l’expression doit probablement son succès à son caractère malléable, voire flou. « Vivre ensemble » est à la fois minimaliste (une sorte de co-présence) et étirable à souhait de la sphère de l’intimité, à l’espace de la proximité, jusqu’à l’universalité : nous vivons ensemble au sein d’un foyer, nous cohabitons dans un immeuble, dans un quartier, dans une ville, nous coexistons dans un pays, sur la planète… Toutes les échelles sont invoquées : one size fits all vanterait le monde du prêt-à-porter.
Ce que l’expression perd en précision, elle le gagne en commodité. Elle se substitue, ainsi, à beaucoup de mots pour parler – ou plutôt ne pas parler – de tolérance, de civilité, de laïcité, d’inclusivité, de mixité sociale, de nation, de paix, de multiculturalisme, de cohésion, d’intégration, de handicap, de solidarité… et n’aborder, en réalité, aucune de ces questions de fond.
Pourtant, les appels répétés et incantatoires au « vivre ensemble » révèlent, en creux, que cette nécessité est plus criante que jamais dans des sociétés dominées par l’individualisme, dans des villes de plus en plus ségrégées, quand montent mécontentements, face-à-face et fractures. Mais, faute d’interroger la définition du vivre ensemble, faute d’en préciser les modalités, faute de mobiliser de véritables leviers d’action, l’injonction tourne à vide.
Faire le constat que l’expression « vivre ensemble » est usée jusqu’à la corde et s’agacer contre son usage à tort et à travers, ne signifie pas qu’on ne partage pas cette ambition. Mais il est nécessaire d’inviter à regarder derrière le mot, pour questionner ce qui fait société dans nos villes, « ce qui nous lie… », pour creuser la nature des liens sociaux protéiformes, au-delà des liens de proximité, en dehors des moments – sans doute intenses mais fugaces – de clameur ou de communion. La question est sociale, urbaine et éminemment politique. Ainsi, pour l’historien Jean-François Sirinelli « le vivre-ensemble, c’est notre capacité à régler nos différences et nos différends par la politique ». Une large perspective !