Pourquoi se soucier de l’histoire de Bordeaux ? Sans doute cet intérêt existe-t-il en soi, sans dériver de quelque chose, notamment des fins habituellement associées à l’histoire pour en justifier l’étude (en tirer des leçons, savoir qui nous sommes…). Cela entendu, pour que ce dossier ne tourne pas à un assemblage hétéroclite de morceaux d’érudition ou de réflexions historiographiques, il fallait décider, à la manière des historiens, d’une intrigue. En l’occurrence, se focaliser sur l’une des finalités des récits des temps passés : la construction imaginaire d’une ville. Mais en passant celle-ci au crible de l’enquête historique.

Histoire et imaginaire

Cette trame a déjà été explorée par Jean Dumas, dans son approche des paradoxes de la métropole bordelaise. Conjuguant le temps et l’espace, son travail relevait ce que l’on présente être l’identité ou la vocation de Bordeaux, parce qu’on y croit ou qu’on a intérêt à faire semblant d’y croire. Ces constructions ont pour enjeu de légitimer les orientations futures de l’action publique. « Ainsi, le discours sur Bordeaux se construit dans un réseau d’à-peu-près historiques, fortement charpenté autour de thèmes représentatifs qui imposent une image de la ville et qui, valorisés et magnifiés, servent de base aux représentations et aux projets locaux[1]. »

Sans se confondre, l’histoire et l’imaginaire forment un couple indissociable aux relations aussi nécessaires que délétères, comme la raison et l’émotion, le doute et la certitude. Cette dimension imaginaire de l’histoire a d’abord été envisagée sous l’angle des rapports entre l’histoire et le mythe. Le premier livre d’histoire, L’Enquête d’Hérodote, cinq siècles avant notre ère, en est à ce point rempli que sa lecture la plus objective, telle que l’a suggérée l’historien François Hartog[2], consiste à y rechercher, derrière la description des Scythes, le système imaginaire des représentations que les Grecs se faisaient de l’autre. Thucydide, dans son Histoire de la guerre du Péloponnèse, entendait dégager la réalité historique du merveilleux mythique comme les historiens modernes visèrent à nettoyer l’histoire de ses fables, un genre toujours très prisé. Tel est le propre d’une enquête historique, son souci de se démarquer de la légende. Cela jusqu’à saisir que la fable, ce qui mérite d’être raconté, est aussi une forme de réalité historique qui peut parfois transformer un événement véritable (ou pas) en un événement d’importance historique. Même si l’événement fut de taille, la bataille de Bouvines ne devint fondatrice de la monarchie française que par ceux qui en répandirent la renommée[3]. Au XXe siècle, les rapports entre l’histoire et l’idéologie deviennent le siège de cette réflexion. Des représentations imaginaires du passé sont instrumentalisées à des fins de manipulation et de propagande ; de la simple suspicion portée à l’encontre des historiens de fourbir des catéchismes révolutionnaires ou contre-révolutionnaires jusqu’à l’utilisation du faux par les systèmes totalitaires pour répandre la terreur[4]. Depuis quelques décennies, ce registre de l’imaginaire historique est principalement abordé sous l’angle des relations entre l’histoire et la mémoire. Il est impossible ici d’esquisser un état de l’art de tout ce qui a pu être écrit sur les rapports entre ces deux manières complémentaires et conflictuelles d’envisager le passé. Si l’histoire est toujours un travail de mémoire, tout dessein mémoriel n’est pas forcément un travail d’histoire. En théorie, les « entrepreneurs de mémoire » cherchent dans le passé des arguments pour renforcer leurs revendications présentes quand les historiens ne visent qu’à comprendre et expliquer le passé et non le juger. En pratique, la frontière n’est pas toujours limpide, particulièrement en France[5], comme le suggèrent les polémiques récentes autour de l’enseignement de l’histoire et du bien-fondé d’un « roman national », les controverses sur les « lois mémorielles » et les « politiques de mémoire[6] » ou la revendication par les historiens d’un « devoir d’histoire » à même de contenir les dérives d’un « devoir de mémoire » perverti par la concurrence des victimes[7].

Mythes et tabous bordelais

Tous nos contributeurs se sont montrés sensibles à cet écheveau. À commencer par nos auteurs d’une histoire de Bordeaux, Anne-Marie Cocula[8]  et Xavier Lacarce[9] . À les écouter, l’appétit du commun des mortels pour l’histoire ne serait pas aussi vorace que cela ; la recherche de la vérité n’étant pas son principal intérêt et la difficulté à mémoriser celle-ci décourageante. Cette inculture historique favorise les « poncifs » et les « discours douteux » quand distance et prudence sont au cœur de leur travail d’historiens. Celui-ci invite à reconsidérer quelques clichés telle la « modération intrinsèque » de cette ville qui en occulterait le caractère rebelle. Les émeutes provoquées par la taxe sur les cabarets (1635) ou « la révolte du papier timbré » (1675) en seraient des illustrations oubliées.

Les textes de François Dubet (p. 36) et Daniel Mandouze (p. 39) s’inscrivent directement dans la thématique ouverte par Jean Dumas sur la construction imaginaire d’une ville ;  ils en dévoilent à leur tour des paradoxes. Est-ce parce que la mémoire collective d’une société est toujours une reconstruction remaniée de son passé pour l’accorder à ses normes présentes[10] que Bordeaux ressemble à son image ? L’analyse de François Dubet montre combien la mémoire d’une ville ne peut se réduire à un imaginaire hors sol mais tisse une histoire de nature politique avec la réalité et le vraisemblable. Bordeaux la rebelle doit davantage aux révoltes bourgeoises que populaires, l’indigence y joue moins un rôle que les impôts et le commerce. Mais le lieu commun de « la belle endormie » que déconstruit Daniel Mandouze apparaît comme une manière de refouler la dimension populaire de cette ville. De mythes et tabous dans lesquels l’histoire de Bordeaux a pu être figée, Hubert Bonin s’est distingué à en décrypter huit dans Les Tabous de Bordeaux (2010)[11], un exemple d’enquête historique au service de la compréhension du présent. Dans Les Tabous de l’extrême droite à Bordeaux, il cassait le mythe « d’une politique bordelaise animée par des modérés, d’un tempérament propre à une cité de pondération et de positions consensuelles et centrales, d’engagements ou d’idéologies visant au rassemblement et aux convergences[12] ». Il nous livre ici les motivations de cette dimension de son œuvre : celle d’un lanceur d’alerte de la mémoire qui souhaite réveiller les élites de leurs songes mortifères (p. 42).

Bordeaux vers 1450 par Léo Drouyn, bibliothèque municipale de Bordeaux, Del.carton 4/3 (2).

Le tabou le plus discuté ces dernières années, au point de ne plus vraiment être un tabou, même s’il reste l’objet de discussions, notamment sur la manière dont il convient de le mémoriser, a été de reconnaître que Bordeaux fut entre 1672 et 1826 le second port négrier de France[13]. Sur ce thème, l’enquête historique peut prendre la forme d’une exposition. Celle du musée d’Aquitaine consacrée à « Bordeaux, le commerce atlantique et l’esclavage » prouve combien un musée peut éclairer des enjeux contemporains, ressusciter des pans de notre mémoire tout en l’émancipant des enjeux mémoriels les plus douteux (Christian Block, p. 45). Si l’histoire est l’affaire des historiens, la mémoire reste l’affaire de tous et peut devenir l’occasion d’élargir et d’enrichir le travail de l’historien. C’est ce que montre la diversité des membres actifs de l’association La Mémoire de Bordeaux Métropole. Avec eux, l’histoire non écrite (recueil et mise à disposition de sources sonores, photographiques et filmiques) élargit les champs de l’enquête historique (Céline Morice, p. 50).

Les lieux de la mémoire collective

Entre histoire et mémoire, dans le but de faire fructifier réciproquement l’une par l’autre, Pierre Nora a dirigé dans les années quatre-vingt une vaste entreprise historiographique ambitionnant de fabriquer de l’histoire scientifique grâce à un travail sur la mémoire collective. Car la mémoire n’est pas qu’une menace pour l’histoire, mais un objet d’étude à part entière pour l’historien. La mémoire a aussi une histoire. Si Bouvines pouvait être enseignée aux écoliers du début du XXe siècle comme la première victoire des Français sur les Allemands, quelle place donner à cette bataille, après 1945, dans un programme destiné aux élèves d’une Europe rassemblée ? L’idée de Pierre Nora consistait à s’arracher aux généralités de la mémoire nationale pour se consacrer à des études de cas précis, ces « lieux de la mémoire collective » susceptibles de renouveler l’enquête historique sur la République et la Nation[14]. Les lecteurs de la rubrique « Mémoire » de la revue CaMBo savent combien celle-ci peut être appréhendée avec une rigueur tout historienne. Un lieu de mémoire ne saurait toutefois être confondu avec le génie d’un lieu. L’enquête historique ne réhabilite ni la pensée magique, ni les archétypes essentialistes. Au contraire, en dépit d’être gravés dans la pierre, bien des souvenirs ne se livrent pas d’une manière évidente. Saisir la mémoire associée à un lieu réclame souvent pour guide l’œil et la connaissance de l’historien. La Révolution française voulait « faire table rase » du passé, Laurent Coste nous découvre les traces que celle-ci a laissées dans nos murs, nos rues et nos places, et le moyen d’une visite amusante et intelligente de Bordeaux (p. 53).

Manifestation d’étudiants en mai 1968, place de la Comédie. © Sud Ouest.

Une des caractéristiques de l’enquête historique est de traiter de problèmes dictés par l’actualité. C’est pourquoi le travail des historiens nous informe presque autant sur la période dont ils sont les contemporains que sur l’époque censée être étudiée. En ce sens, ce dossier de CaMBo nous parle également d’aujourd’hui. La question des boulevards, dont l’aménagement et la pratique reviennent à l’ordre du jour de l’agenda politique bordelais, en est ici l’illustration. L’histoire que Sylvain Schoonbaert dresse de la prise en considération de ces voies montre que les enjeux qui y sont associés cristallisent les évolutions successives des manières d’imaginer Bordeaux (p. 57). L’enquête historique se distingue enfin par sa capacité à résoudre une énigme. Pourquoi Bordeaux présente-elle le paysage d’une ville basse ? Souvent la réponse trouvée alerte sur la nécessité de ne pas confondre les faits observés avec les intentions des acteurs. S’agissant de la bassesse de la ville, Thierry Jeanmonod et Chantal Callais notent toutefois que cette situation tient aux choix culturels et économiques des Bordelais de se loger dans des maisons individuelles unifamiliales avec jardin. Et ceci davantage que pour des raisons techniques liées à des servitudes militaires ou à la qualité des sols même si la résolution de cette énigme ressort de différents facteurs (p. 61). Mais nous touchons là au défi de l’enquête historique : transmettre la complexité en dépit de la vigueur des idées reçues, et donner du plaisir.


[1] | Jean Dumas, Bordeaux ville paradoxale, MSHA, 2000, p. 21.

[2] | François Hartog, Le miroir d’Hérodote, Essai sur la représentation de l’autre, Gallimard, 1980.

[3] | Georges Duby, 27 juillet 1214, Le dimanche de Bouvines, Gallimard, Paris, 1973.

[4] | Hannah Arendt, Le Système totalitaire, Seuil, 1972.

[5] | Laurent Avezou, Raconter la France, Armand Colin, 2013.

[6] | Sarah Gensburger, Sandrine Lefranc, À quoi servent les politiques de mémoire ?, Presses de Sciences Po, 2017.

[7] | Jean-Michel Chaumont, La concurrence des victimes, Génocide, identité, reconnaissance, La Découverte, 2010.

[8] | Anne-Marie Cocula, Histoire de Bordeaux, Le Pérégrinateur, 2010.

[9] | Marion Philip, Xavier Lacarce, Petite histoire de Bordeaux, CAIRN, 2015.

[10] | Maurice Halbwachs, La Mémoire collective, Albin Michel, 1997 (1950).

[11] | Édité par Le Festin.

[12] | Hubert Bonin, Les Tabous de l’extrême droite à Bordeaux, Le Festin, 2012, p. 221.

[13] | Éric Saugera, Bordeaux, port négrier. Chronologie, économie, idéologie, XVIIe-XIXe siècles, Karthala, 1995.

[14] | Volumes parus entre 1984 et 1992 et republiés in Pierre Nora (dir.) Les Lieux de mémoire I, II et III, Quarto Gallimard, 1997.

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