Bordeaux - Carnaval des deux rives 2023
Bordeaux – Carnaval des deux rives 2023 © Hélène Dumora – a’urba

Associer les villes et la fête, c’est mettre en perspective les liens forts qui ont uni de tout temps l’urbain et les actes festifs. Il suffit de citer la tradition multiséculaire du Carnaval de Rio, la fête de la bière à Munich ou celle des morts à Mexico pour illustrer ce postulat.

Pour autant, même si ces lointaines manifestations populaires, officielles ou spontanées perdurent dans nombre de villes, la fête s’est diversifiée et a pris de nouvelles formes. Longtemps conjuguée à la religion, elle s’est en effet progressivement laïcisée et marchandisée. Elle est devenue de ce fait largement plurielle avec ses multiples variations du « faire la fête », du festin au festival, de la free à la rave party et ses figures d’acteurs originales, du fêtard au teufeur.

Certes à l’échelle des territoires, la fête n’est pas exclusive des milieux urbains, elle règne depuis toujours dans les villages et les lieux de pèlerinage. Mais c’est en ville qu’elle prend une tournure particulière en incarnant une part de leur personnalité et en leur offrant une vitrine identitaire. La notion de ville festive a intégré aujourd’hui le langage des urbanistes pour désigner ces collectivités qui ont fait de la fête une stratégie de développement, d’attractivité et de transformation urbaine. Pour faire seulement référence à la Nouvelle-Aquitaine, le Sud-Ouest a depuis longtemps acquis une solide réputation en la matière. Les fêtes de Dax, de Mont-de-Marsan ou de Bayonne en sont des témoins mondialement connus. D’autres plus récents se sont imposés tel Bordeaux qui a durablement installé ses fêtes du vin et du fleuve. Ce qui montre qu’à l’instar du célèbre livre d’Hemingway « Paris est une fête », la tentation reste forte pour nombre de villes de se voir attribuer et accoler à leur nom le même titre programmatique. Une invite destinée à revendiquer l’alliance entre culture et hédonisme : hier Barcelone, aujourd’hui Budapest.
Ainsi, en posant les questions des transformations et évolutions du sens de la fête contemporaine, celles des politiques qu’elle met en œuvre à l’échelle urbaine, les conditions d’expression et d’organisation pour lesquelles elles se trouvent soumises aux aléas de l’époque, (pandémie, sécurité), ce dossier tente de répondre à ce que la fête représente aujourd’hui pour les habitants de la cité. Avec une question qui parcourt l’ensemble des articles et contributions : la fête est-elle essentielle ?

La fête dans tous ses éclats est une affaire sérieuse

Rave party en Gironde, septembre 2020. © Thierry David, Sud Ouest.
Rave party en Gironde, septembre 2020. © Thierry David, Sud Ouest.

Du point de vue des sciences humaines, anthropologie, sociologie, géographie, histoire, la fête s’inscrit d’abord dans une relation particulière au temps et à l’espace. C’est ainsi qu’elle désigne depuis le XIIe siècle « une réjouissance qui rompt avec la vie quotidienne[1] », dans une durée limitée et une spatialité circonscrite. Elle n’est pas seulement quelque chose que l’on « fait » par tradition (célébration de Noël) mais aussi une façon d’échapper aux conduites sociales ordinaires, un « plus de vie et d’activité », un « moment de syncope » collective qui épouse les formes de la société.

La fête est, par définition, comme le montre l’anthropologue Emmanuelle Lallemant, un objet polymorphe. Aujourd’hui ses « éclats » sont multiples tant les occasions de faire la fête puisent dans des activités nombreuses et diverses qu’elles soient ludiques, culturelles, sportives, récréatives ou artistiques. Ainsi, la fête prend toutes ses aises en diversifiant ses expressions, des plus traditionnelles voire patrimoniales comme le carnaval, aux plus contemporaines comme les festivals liés à la scène techno.
En réalité, le caractère polymorphe de la fête est comme le précise l’anthropologue Sébastien Fournier le fruit d’un long processus de transformation, du XIXe siècle à aujourd’hui. Puisant aux sources de la modernité occidentale, il se caractérise par un effort de rationalisation et de normalisation des pratiques festives destiné à éloigner ou empêcher toute manifestation d’excès et risque de subversion menaçant l’ordre public. Cette dynamique d’invention de nouvelles fêtes a de fait entraîné un brouillage des frontières, dès lors que la fête a acquis une dimension plurielle prenant des formes inédites comme la parade, le rassemblement sportif ou le parc à thèmes. S’en suit une démarcation ténue avec la notion de loisir au risque d’ailleurs d’une certaine banalisation de la notion même de fête.

Pour autant la marchandisation de la fête qui accompagne ce processus suscite dans ce dossier des positions différenciées vis-à-vis de ce phénomène. Alors qu’il est souvent de bon ton de dénoncer cette marchandisation ou plutôt la mainmise devenue trop forte de l’économie sur la fête (ne pas oublier que les marchands étaient déjà présents au Moyen Âge), le géographe Guy Di Meo pense qu’elle est en réalité autre chose : une imbrication du sacré et du marchand. Ce procès fait à la fête occulterait la part du festif relevant du sacré, c’est-à-dire à ce qui touche au plus profond et sublimé de chacun d’entre nous. En témoigne la joie procurée par la fête, aussi contagieuse que celle octroyée par le sacré. Le débat reste ouvert.

Enfin de tous les sens donnés à la fête, il faut bien sûr souligner les liens entretenus avec le pouvoir et donc avec le politique. La fête est libératrice d’énergie, y compris revendicative, et en ce sens, elle a de tout temps intéressé les autorités, parfois à leurs dépens (rituel du charivari). Cette dimension politique de la fête s’inscrit d’ailleurs dans un certain continuum si l’on s’en réfère aux derniers mouvements sociaux où les actes festifs s’invitent dans les manifs à travers musiques, danses, chants, et autres déguisements. Pour autant, de manière plus apaisée, de nouvelles pratiques festives ont été instituées dans plusieurs pays européens dont la France qui relèvent de la démocratie locale et de la participation. C’est le cas de la fête des voisins, dont le sociologue Maxime Felder montre dans ce dossier qu’aux « côtés de la famille et de l’État, le voisinage porte une mission de socialisation et de prévention que les discours (politiques) autour de la Fête des voisins viennent rappeler ».

Ce que la fête fait à la ville

Depuis 1932, les affiches des Fêtes de Bayonne sont des œuvres d’art créatives. Pendant 50 ans, l’artiste Arnaud Saez les a conçues, puis unconcours ouvre la voie à de nouveaux talents depuis 2004
Depuis 1932, les affiches des Fêtes de Bayonne sont des œuvres d’art créatives. Pendant 50 ans, l’artiste Arnaud Saez les a conçues, puis un concours ouvre la voie à de nouveaux talents depuis 2004

Avec la fête, la ville s’ouvre et s’offre. Les exemples pour illustrer ce constat ne manquent pas et nous retrouvons dans ce dossier quelques-unes de ses expressions urbaines les plus significatives. Au Brésil, la Fête de la Saint-Jean mobilise des acteurs issus de toutes les couches de la population dans des quadrilles et quadrilhas qui, selon l’anthropologue Luciana Chianca, mettent la ville en dispute. En France, à Dunkerque, les carnavaleux font de la ville et de ses nouveaux quartiers une extraordinaire scène identitaire ; à Bayonne, les festayres vêtus de rouge et blanc reflètent le « sourire de la ville ». Partout, la foule festive conquiert les territoires urbains où la fête se mue en manifestation qui elle-même emprunte à la fête son rituel.
De fait, la fête « turbule » la ville en colonisant certains lieux urbains comme on peut le voir, l’été arrivé, sur les quais de La Rochelle ou dans les rues de Bayonne. Ceci à différentes échelles, des centralités symboliques comme les grandes places et centres villes jusqu’aux quartiers traditionnels comme l’expliquent les trois organisateurs bordelais de fêtes. Le dernier exemple en date sur ce registre serait le centre historique de Paris entièrement habillé aux couleurs des Jeux Olympiques pour 2024, présentés comme une gigantesque fête à l’échelle mondiale.

Quand la fête devient évènement, la ville festive devient alors événementielle. Dans un contexte de concurrence territoriale, la fête s’avère de fait être un enjeu déterminant pour les pouvoirs locaux. En cela, elle représente un formidable levier d’attractivité dont le marketing urbain s’est emparé. La ville de Nantes avec ses multiples rendez-vous culturels est un bon exemple métropolitain de ce tournant festif des années 1980. La fête s’est ainsi muée aujourd’hui, pour nombre de collectivités, en un outil de programmation urbaine faisant émerger de nouveaux lieux, à l’exemple de ces sites qui sont autant de signes et de signaux nouveaux dans la ville. C’est le cas des nuits blanches et du Centquatre à Paris, pris à l’initiative de la mairie de Paris et du festival Climax et de Darwin à Bordeaux. En ce sens, la fête peut être pensée comme un dispositif essentiel d’identification du citadin à des lieux associés à des valeurs spécifiques, ici la créativité, là le devenir de la planète. Un dispositif qui selon le sociologue Philippe Steiner doit combiner à l’exemple de Bayonne quelques ingrédients essentiels pour être efficace : outre une culture locale vivante (Dunkerque/Bayonne), un fort attachement à la ville, une organisation solide et une gestion maîtrisée des coûts.

Plus globalement, le dossier nous montre comment en métamorphosant les espaces urbains, la fête nous parle de spatialité et d’identité territoriale (et donc d’identité sociale). Elle permet de construire de nouveaux territoires, associant formes géographiques et formes culturelles, permettant ainsi de prendre le « pouls des territoires », pour reprendre l’expression heureuse de William Maufroy, directeur du Centre de la Mémoire Urbaine d’Agglomération-Archives de Dunkerque à propos du carnaval de la ville du Nord. De même, elle s’impose comme force d’intégration socio-spatiale avec, par exemple, le cas de manifestations festives mobilisant des communautés diverses, issues de l’immigration ou de minorités actives, à l’instar du festival de Notting Hill en Angleterre. Elle participe également à la redéfinition des rapports ville/campagne sous l’angle de la transition écologique comme l’indique localement la fête du vin à Bordeaux où se trouve mis en majesté l’arrière-pays viticole qui a fait de la métropole un symbole international, comme l’explique Guy Di Meo.

Splendeurs et misères de l’homo festivus ou  la question des extensions du domaine de la fête

Alors tout peut-il faire fête en ville ? La tentation de la fête permanente, son côté performatif si contemporain, réveillent les critiques quand elle aboutit à la fabrication d’un « homo festivus[2] ». À savoir un individu moderne pour qui la fête ne serait plus une exception et une rupture mais un tout vécu au quotidien, s’exerçant dans une ville réduite à un espace de jeu. Cette recherche de la fiesta permanente et de ses lieux privilégiés en France et ailleurs, est à mettre en relation avec la touristification des villes, ce phénomène multiple lié à l’économie de loisir, associé à la gentrification des centres urbains et à son offre Airbnb. La figure du touriste sensible aux ambiances festives qui le pousseraient à chercher les bonnes adresses des voyagistes privilégiant cette alliance s’est diffusée dans un grand nombre de villes dont Bordeaux serait selon Olivier Chadoin un exemple local. On connaît les conséquences du couple fête/tourisme urbain (ou festivation/touristification) pour les populations résidentes, de Venise à Amsterdam : un sentiment de dépossession, d’atteinte à l’identité sociale et culturelle, au profit du commerce et de la massification.

De même, avec la notion de risque, pandémique, terroriste, demain climatique, la fête est-elle condamnée à voir son domaine rétrécir ? Plusieurs auteurs abordent ce sujet dans le dossier. La pandémie de 2020 a un temps rebattu les cartes en ramenant la fête à une dimension secondaire dans la hiérarchie des valeurs. Ainsi, la fête deviendrait dangereuse à vivre dans l’espace public, son destin serait subordonné à la sphère privée. Pourtant, la pandémie a surtout montré à contrario que la fête est une nécessité qui entretient le lien social.

Il en est de même, avec la question de la sécurité, plus particulièrement lors des grands rassemblements (l’actualité hélas résonne en écho à ce phénomène). En France, depuis les attentats (Nice), la fête dans l’espace public est désormais sous contrôle renforcé soumis à des mesures de sécurité drastiques. Avec, comme risque et conséquence, des fêtes trop encadrées qui perdraient en qualité ce qu’elles gagnent en sécurité.

Alors, en dépit de tous ces défis, la fête en ville est-elle encore essentielle ? Le dossier répond oui : la ville est une fête !


[1] | A. Rey, Dictionnaire historique de la langue française (édition ultime), Le Robert, collection Le Dictionnaire historique, 2022.

[2] | Terme emprunté au philosophe Philippe Muray.

 

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